Nous partirons lundi de Saint-Aubin. Mardi, sans doute, j'irai vous serrer la main à la librairie, entre 3 et 4 heures. Vous me direz les nouvelles, s'il y en a. J'ai songé à La Presse, dont Marius Topin vient d'être nommé rédacteur en chef. Il est vrai que Marius Topin doit être la prudence en personne. Enfin, nous verrons. Je vous avoue, d'autre part, que je ne comprends rien à l'attitude de Jourde.
Je suis très content de mon séjour à Saint-Aubin, avec des réserves sur la laideur du pays. Nous avons eu un temps superbe, comme votre mère a dû vous le dire. Depuis hier, il pleut; mais cela n'est pas sans charme, car l'horizon est grandiose, avec une mer très grosse qui se noie dans l'horizon. Ces deux mois-là m'auront fait beaucoup de bien. J'ai réfléchi, mais, hélas! j'ai bien peur de m'entêter plus que jamais dans mon impénitence littéraire. Je vais revenir avec le plan très complet de mon prochain roman, celui qui se passe dans le monde ouvrier. Je suis enchanté de ce plan: il est très simple et très énergique. Je crois que la vie de la classe ouvrière n'aura jamais été abordée avec cette carrure.
Présentez nos compliments à Mme Charpentier, et à bientôt. Une bonne poignée de main en attendant!
A Ludovic Halévy.
Paris, 24 mai 1876.
Monsieur et cher confrère,
Vous êtes bien aimable, trop aimable. C'est à moi maintenant de vous remercier. Je ne suis pas gâté par la sympathie de mes contemporains, et la moindre marque d'estime littéraire me touche profondément. C'est vous dire toute la joie que m'a causée votre lettre si flatteuse. Venant de vous, dont le grand talent est si moderne, si finement humain et parisien, des éloges pareils à ceux que vous m'accordez me consolent des tuiles qui pleuvent de tous les côtés sur ma tête.
Je n'ai qu'un regret, c'est d'apprendre que vous lisez L'Assommoir en feuilleton. Vous ne sauriez croire combien je trouve mon roman laid sous cette forme. On me coupe tous mes effets, on m'éreinte ma prose en enlevant des phrases et en pratiquant des alinéas. Enfin, j'ai le cœur si navré par ce genre de publication, que je ne revois pas même les épreuves. Si j'osais, avant de publier un feuilleton, je mettrais une annonce ainsi conçue: «Mes amis littéraires sont priés d'attendre le volume pour lire cette œuvre.»
Merci encore, mon cher confrère, et veuillez me croire votre bien dévoué et bien reconnaissant.