A Marius Roux.

Piriac, 11 août 1876.

Mon cher ami,

Tu me pries de t'écrire longuement, en ajoutant que je n'ai rien à faire. Mais c'est justement parce que je ne fais pas grand'chose, que je voudrais en faire moins encore. Jamais je n'ai éprouvé autant de peine pour écrire une lettre.

Je ne t'ai pas parlé de notre accident, parce que mon principe est qu'on ne doit pas effrayer inutilement ses amis. Je n'en ai d'ailleurs parlé à personne. Voici ce qui est arrivé au juste. Nous avions, Charpentier et moi, couru la côte en voiture pendant deux jours sans encombre. Quand tout notre monde,—en tout dix personnes en comptant les enfants,—est arrivé à Saint-Nazaire, nous avons loué un omnibus, dans lequel on s'est empilé. L'omnibus était très chargé; il y avait une douzaine de grosses malles sur l'impériale. Piriac est à huit lieues de Saint-Nazaire. Tout a bien marché pendant six lieues. Mais, à deux lieues de Piriac, voilà que l'omnibus tombe d'un coup sur le flanc. Une voiture, qui arrivait au trot derrière nous, se trouve prise sous nous et nous empêche de nous étaler sur la route. Notre chute a été très lente et presque douce. Nous n'en avons pas moins été jetés les uns sur les autres. Comme j'étais près de la portière, je suis sorti le premier par le carreau et j'ai commencé le sauvetage. Cette maudite portière n'a pas voulu s'ouvrir. Et, dans l'effarement où nous étions, j'ai tiré tout le monde par le carreau, les enfants, les dames, dont quelques-unes pesaient leur poids. Enfin, nous nous sommes trouvés sur la grand'route, avec nos bagages dans le fossé; ma femme évanouie raide par terre, lorsqu'elle a été en sûreté. Une voiture est venue nous prendre et nos bagages ne sont arrivés que le soir sur une charrette. Voilà tout, ça ne vaut pas même l'honneur d'un fait-divers.

Nous sommes ici dans un véritable désert. Deux ou trois familles de baigneurs, rien de plus. Encore, ces bourgeois sont-ils de Nantes. Nous habitons une grande maison au bord de l'eau, suffisamment confortable. Nous avons l'église et le cimetière devant nous, un petit cimetière adorable, plein de fenouil, où tous les chats du pays vont jouer à cache-cache. Je t'ai parlé des oies et des cochons qui se baignent dans la mer comme des hommes. Rien de plus primitif, de plus sauvage et de plus charmant. Mais ce dont je suis ravi, c'est que ce bout de la Bretagne rappelle la Provence à s'y méprendre. Imagine-toi que j'ai découvert dans la mer des bancs d'oursins, de clovisses et d'arapèdes! Tu penses si je fais la noce. Je m'empiffre de coquillages matin et soir. Dans les sentiers, il y a des papillons et des sauterelles qui me font croire à chaque instant que je suis sur la colline des Pauvres. En somme, accident à part, je suis ravi de mon voyage.

Je ne pourrai malheureusement aller à l'Estaque cette année, comme je me l'étais promis. Nous serons trop las, et j'aurai trop de travail pour m'absenter encore. L'année prochaine, la chose est réglée, nous passerons trois mois, peut-être quatre, dans le Midi. Je compte retourner à Paris le 6 septembre. Il me faudra terminer rapidement L'Assommoir que je voudrais lancer avant décembre.

Je dis que je ne travaille pas ici. Pourtant je fais chaque semaine ma Revue dramatique et je viens de commencer mon article, pour la Russie, une nouvelle dont le sujet se passe à Piriac.—Et voilà! Comme nouvelles, je puis encore te dire que nous allons dimanche aux courses de Guérande, un bijou de ville, une ville féodale qu'on pourrait mettre à la vitrine d'un marchand de curiosités. Nous devons ensuite faire une grande excursion le long de la côte, au Croisic et au bourg de Batz, et aller manger des huîtres à Kerkabelec, un trou situé sur la lisière du Morbihan.

Écris-moi avant de partir pour Aix. Dis-moi ce que tu fais et à quelle date doit paraître ton roman.—Je te remercie du cri-cri que tu m'as envoyé. J'en ai joué en face de l'Océan. Les vagues stupéfiées se sont arrêtées sur le sable. Paris a reçu un coup de soleil, sûrement.