Lorsque l'abbé Surin était là, il faisait chorus; mais, bien qu'il eût la mître dans la poche, selon l'expression des prêtres du diocèse, le succès de l'abbé Faujas l'inquiétait. Il le regardait de son air joli, blessé de sa rudesse, se souvenant de la prédiction de monseigneur, cherchant la fente qui ferait tomber en poudre le colosse.
Cependant, ces messieurs étaient satisfaits, sauf M. de Bourdeu et M. Péqueur des Saulaies, qui attendaient encore les bonnes grâces du gouvernement. Aussi ces deux-là étaient-ils les plus chauds partisans de l'abbé Faujas. Les autres, à la vérité, se seraient révoltés volontiers, s'ils avaient osé; ils étaient las de la reconnaissance continue exigée par le maître, ils souhaitaient ardemment qu'une main courageuse les délivrât. Aussi échangèrent-ils d'étranges regards, aussitôt détournés, le jour où madame Paloque demanda, en affectant une grande indifférence:
—Et l'abbé Fenil, que devient-il donc? Il y a un siècle que je n'ai entendu parler de lui.
Un profond silence s'était fait. M. de Condamin était seul capable de se hasarder sur un terrain aussi brûlant; on le regarda.
—Mais, répondit-il tranquillement, je le crois claquemuré dans sa propriété des Tulettes.
Et madame de Condamin ajouta avec un rire d'ironie:
—On peut dormir en paix: c'est un homme fini, qui ne se mêlera plus des affaires de Plassans.
Marthe seule restait un obstacle. L'abbé Faujas la sentait lui échapper chaque jour davantage; il roidissait sa volonté, appelait ses forces de prêtre et d'homme pour la plier, sans parvenir à modérer en elle l'ardeur qu'il lui avait soufflée. Elle allait au but logique de toute passion, exigeait d'entrer plus avant à chaque heure dans la paix, dans l'extase, dans le néant parfait du bonheur divin. Et c'était en elle une angoisse mortelle d'être comme murée au fond de sa chair, de ne pouvoir se hausser à ce seuil de lumière, qu'elle croyait apercevoir, toujours plus loin; toujours plus haut. Maintenant, elle grelottait, à Saint-Saturnin, dans cette ombre froide où elle avait goûté des approches si pleines d'ardentes délices; les ronflements des orgues passaient sur sa nuque inclinée, sans soulever ses poils follets d'un frisson de volupté; les fumées blanches de l'encens ne l'assoupissaient plus au milieu d'un rêve mystique; les chapelles flambantes, les saints ciboires rayonnant comme des astres, les chasubles d'or et d'argent, pâlissaient, se noyaient, sous ses regards obscurcis de larmes. Alors, ainsi qu'une damnée, brûlée des feux du paradis, elle levait les bras désespérément, elle réclamait l'amant qui se refusait à elle, balbutiant, criant:
—Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi vous-êtes vous retiré de moi?
Honteuse, comme blessée de la froideur muette des voûtes, Marthe quittait l'église avec la colère d'une femme dédaignée. Elle rêvait des supplices pour offrir son sang; elle se débattait furieusement dans cette impuissance à aller plus loin que la prière, à ne pas se jeter d'un bond entre les bras de Dieu. Puis, rentrée chez elle, elle n'avait d'espoir qu'en l'abbé Faujas. Lui seul pouvait la donner à Dieu; il lui avait ouvert les joies de l'initiation, il devait maintenant déchirer le voile entier. Et elle imaginait une suite de pratiques aboutissant à la satisfaction complète de son être. Mais le prêtre s'emportait, s'oubliait jusqu'à la traiter grossièrement, refusait de l'entendre, tint qu'elle ne serait point à genoux, humiliée, inerte, ainsi qu'un cadavre. Elle l'écoutait, debout, soulevée par une révolte de tout son corps, tournant contre lui la rancune de ses désirs trompés, l'accusant de la lâche trahison dont elle agonisait.