Souvent, la vieille madame Rougon crut devoir intervenir entre l'abbé et sa fille, comme elle le faisait autrefois entre celle-ci et Mouret. Marthe lui ayant conté ses chagrins, elle parla au prête en belle-mère voulant le bonheur de ses enfants, passant le temps à mettre la paix dans leur ménage. —Voyons, lui dit-elle en souriant, vous ne pouvez donc vivre tranquilles! Marthe se plaint toujours, et vous sembla continuellement la bouder…. Je sais bien que les femmes sont exigeantes, mais avouez aussi que vous manquez un peu de complaisance…. Je suis vraiment peinée de ce qui se passe; il serait si facile de vous entendre! Je vous en prie, mon cher abbé, soyez plus doux.
Elle le grondait aussi amicalement de sa mauvaise tenue. Elle sentait, de son flair de femme adroite, qu'il abusait de la victoire. Puis elle excusait sa fille; la chère enfant avait beaucoup souffert, sa sensibilité nerveuse demandait de grands ménagements; d'ailleurs, elle possédait un excellent caractère, un naturel aimant, dont un homme habile devait disposer à sa guise. Mais, un jour qu'elle lui enseignait ainsi la façon de faire de Marthe tout ce qu'il voudrait, l'abbé Faujas se lassa de ces éternels conseils.
—Eh! non, cria-t-il brutalement, votre fille est folle, elle m'assomme, je ne veux plus m'occuper d'elle…. Je payerais cher le garçon qui m'en débarrasserait.
Madame Rougon le regarda fixement, les lèvres pincées.
—Écoutez, mon cher, lui répondit-elle au bout d'un silence, vous manquez de tact; cela vous perdra. Faites la culbute, si ça vous amuse. Moi, en somme, je m'en lave les mains. Je vous ai aidé, non pas pour vos beaux yeux, mais pour être agréable à nos amis de Paris. On m'écrivait de vous piloter, je vous pilotais…. Seulement, retenez bien ceci: je ne souffrirai pas que vous veniez faire le maître chez moi. Que le petit Péqueur, que le bonhomme Rastoil tremblent à la vue de votre soutane, cela est bon. Nous autres, nous n'avons pas peur, nous entendons rester les maîtres. Mon mari a conquis Plassans avant vous, et nous garderons Plassans, je vous en préviens.
A partir de ce jour, il y eut un grand froid entre les Rougon et l'abbé Faujas. Lorsque Marthe vint se plaindre de nouveau, sa mère lui dit nettement:
—Ton abbé se moque de toi. Tu n'auras jamais la moindre satisfaction avec cet homme…. A ta place, je ne me gênerais pas pour lui jeter à la figure ses quatre vérités. D'abord, il est sale comme un peigne depuis quelque temps; je ne comprends pas comment tu peux manger à côté de lui.
La vérité était que madame Rougon avait soufflé à son mari un plan fort ingénieux. Il s'agissait d'évincer l'abbé pour bénéficier de son succès. Maintenant que la ville votait correctement, Rougon, qui n'avait point voulu risquer une campagne ouverte, devait suffire à la maintenir dans le bon chemin. Le salon vert n'en serait que plus puissant. Félicité, dès lors, attendit avec cette ruse patiente à laquelle elle devait sa fortune.
Le jour où sa mère lui jura que l'abbé «se moquait d'elle», Marthe se rendit à Saint-Saturnin, le coeur saignant, résolue à un appel suprême. Elle demeura là deux heures, dans l'église déserte, épuisant les prières, attendant l'extase, se torturant à chercher le soulagement. Des humilités l'aplatissaient sur les dalles, des révoltes la redressaient les dents serrées, tandis que tout son être, tendu follement, se brisait à ne saisir, à ne baiser que le vide de sa passion. Quand elle se leva, quand elle sortit, le ciel lui parut noir; elle ne sentait pas le pavé sons ses pieds, et les rues étroites lui laissaient l'impression d'une immense solitude. Elle jeta son chapeau et son châle sur la table de la salle à manger, elle monta droit à la chambre de l'abbé Faujas.
L'abbé, assis devant sa petite table, songeait, la plume tombée des doigts. Il lui ouvrit, préoccupé; mais, lorsqu'il l'aperçut toute pâle devant lui, avec une résolution ardente dans les yeux, il eut un geste de colère.