Le lendemain, M. Finet le trouva plus calme, mieux qu'il ne l'espérait. Ah! ces vieux chevaux de labour, ils ont l'âme chevillée au corps! La fièvre qu'il avait crainte semblait écartée. Il ordonna du fer, du quinquina, des drogues de riche, dont la cherté consterna de nouveau le ménage; et, comme il partait, il eut à se débattre contre la Frimat, qui l'avait guetté.
—Mais, ma brave femme, je vous ai déjà dit que votre homme et cette borne, c'est la même chose…. Je ne peux pas faire grouiller les pierres, que diable!… Vous savez comment ça finira, n'est-ce pas? et le plus vite sera le meilleur, pour lui et pour vous.
Il fouetta son cheval, elle tomba assise sur la borne, en larmes. Sans doute, c'était long déjà, d'avoir soigné son homme depuis douze ans; et ses forces s'en allaient avec l'âge, elle tremblait de ne pouvoir bientôt plus cultiver son coin de terre; mais, n'importe! ça lui retournait le coeur, l'idée de perdre le vieil infirme qui était devenu comme son enfant, qu'elle portait, changeait, gâtait de friandises. Le bon bras dont il se servait encore, s'engourdissait lui aussi, si bien que, maintenant, c'était elle qui devait lui planter la pipe dans la bouche.
Au bout de huit jours, M. Finet fut étonné de voir Fouan debout, mal solide, mais s'obstinant à marcher, parce que, disait-il, ce qui empêche de mourir, c'est de ne pas vouloir. Et Buteau, derrière le médecin, ricanait, car il avait supprimé les ordonnances, dès la seconde, déclarant que le plus sûr était délaisser le mal se manger lui-même. Pourtant, le jour du marché, Lise eut la faiblesse de rapporter une potion ordonnée la veille; et, comme le docteur venait le lundi, pour la dernière fois, Buteau lui conta que le vieux avait failli rechuter.
—Je ne sais pas ce qu'ils ont fichu dans votre bouteille, ça l'a rendu bougrement malade.
Ce fut ce soir-là que Fouan se décida à parler. Depuis qu'il se levait, il piétinait d'un air anxieux dans la maison, la tête vide, ne se rappelant plus où il avait bien pu cacher ses papiers. Il furetait, fouillait partout, faisait des efforts désespérés de mémoire. Puis, un vague souvenir lui revint: peut-être qu'il ne les avait pas cachés, qu'ils étaient restés là, sur la planche. Mais, quoi? s'il se trompait, si personne ne les avait pris, allait-il donc lui-même donner l'éveil, avouer l'existence de cet argent péniblement amassé autrefois, dissimulé ensuite avec tant de soin? Pendant deux jours encore, il lutta, combattu entre la rage de cette brusque disparition et la nécessité où il s'était mis de ne pas en ouvrir la bouche. Les faits pourtant se précisaient, il se souvenait que, le matin de son attaque, il avait posé le paquet à cette place, en attendant de le glisser, au plafond, dans la fente d'une poutre, qu'il venait de découvrir de son lit, les yeux en l'air. Et, dépouillé, torturé, il lâcha tout.
On avait mangé la soupe du soir. Lise rangeait les assiettes, et Buteau, goguenard, qui suivait son père des yeux depuis le jour où il s'était relevé, s'attendait à l'affaire, se balançait sur sa chaise, en se disant que ça y était cette fois, tant il le voyait excité et malheureux. En effet, le vieux, dont les jambes molles chancelaient à battre obstinément la pièce, se planta tout d'un coup devant lui.
—Les papiers? demanda-t-il d'une voix rauque qui s'étranglait.
Buteau cligna les paupières, l'air profondément surpris, comme s'il ne comprenait pas.
—Hein? qu'est-ce que vous dites?… Les papiers, quels papiers?