Pascal, comme s'il ne se fût pas agi de lui, avait repris son sang-froid, son oubli de lui-même.

—Oui, murmura-t-il enfin, vous avez raison, une année de vie est possible…. Ah! voyez-vous, mon ami, ce que je voudrais, ce seraient deux années, un désir fou, sans doute, une éternité de joie….

Et, s'abandonnant à ce rêve d'avenir:

—L'enfant naîtra vers la fin de mai…. Ce serait si bon de le voir grandir un peu, jusqu'à ses dix-huit mois, à ses vingt mois, tenez! pas davantage. Le temps seulement qu'il se débrouille et qu'il fasse ses premiers pas…. Je n'en demande pas beaucoup, je voudrais le voir marcher, et après, mon Dieu! après….

Il compléta sa pensée d'un geste. Puis, gagné par l'illusion:

—Mais deux années, ce n'est pas impossible. J'ai eu un cas très curieux, un charron du faubourg qui a vécu quatre ans, déjouant toutes mes prévisions…. Deux années, deux années, je les vivrai! il faut bien que je les vive!

Ramond, qui avait baissé la tète, ne répondait plus. Un embarras le prenait, à l'idée de s'être montré trop optimiste; et la joie du maître l'inquiétait, lui devenait douloureuse, comme si cette exaltation même, troublant un cerveau autrefois si solide, l'avait averti d'un danger sourd et imminent.

—Ne vouliez-vous pas envoyer cette dépêche tout de suite?

—Oui, oui! allez vite, mon bon Ramond, et je vous attends après-demain.
Elle sera ici, je veux que vous accouriez nous embrasser.

La journée fut longue. Et, cette nuit-là, vers quatre heures, comme Pascal venait enfin de s'endormir, après une insomnie heureuse d'espoirs et de rêves, il fut réveillé brutalement par une crise effroyable. Il lui sembla qu'un poids énorme, toute la maison, s'était écroulé sur sa poitrine, à ce point que le thorax, aplati, touchait le dos; et il ne respirait plus, la douleur gagnait les épaules, le cou, paralysait le bras gauche. D'ailleurs, sa connaissance restait entière, il avait la sensation que son coeur s'arrêtait, que sa vie était sur le point de s'éteindre, dans cet affreux écrasement d'étau qui l'étouffait. Avant que la crise fût à sa période aiguë, il avait eu la force de se lever, de taper au plancher avec une canne, pour faire monter Martine. Puis, il était retombé sur son lit, ne pouvant plus ni bouger ni parler, trempé d'une sueur froide.