Félicité ne desserra pas les lèvres, la tête en travail, l'air accablé sous ses réflexions. Il faisait en effet très lourd, le soleil brillait, derrière un voile de grands nuages livides. Presque seul, Pascal causa, dans sa tendresse passionnée pour cette nature ardente, tendresse qu'il s'efforçait de faire partager à son neveu. Mais il avait beau s'exclamer, lui montrer l'entêtement des oliviers, des figuiers et des ronces, à pousser dans les roches, la vie de ces roches elles-mêmes, de cette carcasse colossale et puissante de la terre, d'où l'on entendait monter un souffle: Maxime restait froid, pris d'une sourde angoisse, devant ces blocs d'une majesté sauvage, dont la masse l'anéantissait. Et il préférait reporter les yeux sur sa soeur, assise en face de lui. Elle le charmait peu à peu, tellement il la voyait saine et heureuse, avec sa jolie tête ronde, au front droit, si bien équilibré. Par moments, leurs regards se rencontraient, et elle avait un sourire tendre, dont il était réconforté.
Mais la sauvagerie de la gorge s'adoucit, les deux murs de rochers s'abaissèrent, on fila entre des coteaux apaisés, aux pentes molles, semées de thyms et de lavandes. C'était le désert encore, des espace nus, verdâtres et violâtres, où la moindre brise roulait un âpre parfum. Puis, tout d'un coup, après un dernier détour, on descendit dans le vallon des Tulettes, que des sources rafraîchissaient. Au fond s'étendaient des prairies, coupées de grands arbres. Le village était à mi-côte, parmi des oliviers, et la bastide de Macquart, un peu écartée, se trouvait sur la gauche, en plein midi. Il fallut que le landau prit le chemin qui conduisait à l'Asile des Aliénés, dont on apercevait, en face, les murs blancs.
Le silence de Félicité s'était assombri, car elle n'aimait pas montrer l'oncle Macquart. Encore un dont la famille serait bien débarrassée, le jour où il s'en irait! Pour la gloire d'eux tous, il aurait dû dormir sous la terre depuis longtemps. Mais il s'entêtait, il portait ses quatre-vingt-trois ans en vieil ivrogne, saturé de boisson, que l'alcool semblait conserver. A Plassans, il avait une légende terrible de fainéant et de bandit, et les vieillards chuchotaient l'exécrable histoire des cadavres qu'il y avait entre lui et les Rougon, une trahison aux jours troublés de décembre 1851, un guet-apens dans lequel il avait laissé des camarades, le ventre ouvert, sur le pavé sanglant. Plus tard, quand il était rentré en France, il avait préféré, à la bonne place qu'il s'était fait promettre, ce petit domaine des Tulettes, que Félicité lui avait acheté. Et il y vivait grassement depuis lors, il n'avait plus eu que l'ambition de l'arrondir, guettant de nouveau les bons coups, ayant encore trouvé le moyen de se faire donner un champs longtemps convoité, en se rendant utile à sa belle-soeur, lorsque celle-ci avait dû reconquérir Plassans sur les légitimistes: une autre effroyable histoire qu'on se disait aussi à l'oreille, un fou lâché sournoisement de l'Asile, battant la nuit, courant à sa vengeance, incendiant sa propre maison, où flambaient quatre personnes. Mais c'étaient heureusement là des choses anciennes, et Macquart, rangé aujourd'hui, n'était plus le bandit inquiétant dont avait tremblé toute la famille. Il se montrait fort correct, d'une diplomatie finaude, n'ayant gardé que son rire goguenard qui avait l'air de se ficher du monde.
—L'oncle est chez lui, dit Pascal, comme on approchait.
La bastide était une de ces constructions provençales, d'un seul étage, aux tuiles décolorées, les quatre murs violemment badigeonnés en jaune. Devant la façade attendait une étroite terrasse, que d'antiques mûriers, rabattus en forme de treille, allongeant et tordant leurs grosses branches, ombrageaient. C'était là que l'oncle fumait sa pipe, l'été. Et, en entendant la voiture, il était venu se planter au bord de la terrasse, redressant sa haute taille, vêtu proprement de drap bleu, coiffé de l'éternelle casquette de fourrure qu'il portait d'un bout de l'année à l'autre.
Quand il eut reconnu les visiteurs, il ricana, il cria:
—En voila de la belle société!… Vous êtes bien gentils, vous allez vous rafraîchir.
Mais la présence de Maxime l'intriguait. Qui était-il? pour qui venait-il, celui-là? On le lui nomma, et tout de suite il arrêta les explications qu'on ajoutait, en voulant l'aider à se retrouver, au milieu de l'écheveau compliqué de la parenté.
—Le père de Charles, je sais, je sais!… Le fils de mon neveu Saccard, pardi! celui qui a fait un beau mariage et dont la femme est morte….
Il dévisageait Maxime, l'air tout heureux de le voir ridé déjà à trente-deux ans, les cheveux et la barbe semés de neige.