—Vous avez raison, ma mère…. Je vous remercie.

Puis, lorsqu'il fut seul, il retomba assis devant sa table, il voulut reprendre la lecture de son livre. Mais, pas plus qu'auparavant, il n'arriva à fixer assez son attention, pour comprendre les mots dont les lettres se brouillaient devant ses yeux. Et les paroles prononcées par sa mère bourdonnaient à ses oreilles, une angoisse qui montait en lui depuis quelque temps, grandissait, se fixait, le hantait maintenant d'un danger immédiat, nettement défini. Lui qui, deux mois plus tôt, se vantait si triomphalement de n'en être pas, de la famille, allait-il donc recevoir le plus affreux des démentis? Aurait-il la douleur de voir la tare renaître en ses moelles, roulerait-il à l'épouvante de se sentir aux griffes du monstre héréditaire? Sa mère l'avait dit: il devenait fou d'orgueil et de peur. L'idée souveraine, la certitude exaltée qu'il avait d'abolir la souffrance, de donner de la volonté aux hommes, de refaire une humanité bien portante et plus haute, ce n'était sûrement là que le début de la folie des grandeurs. Et, dans sa crainte d'un guet-apens, dans son besoin de guetter les ennemis qu'il sentait acharnés à sa perte, il reconnaissait aisément les symptômes du délire de la persécution. Tous les accidents de la race aboutissaient à ce cas terrible: la folie à brève échéance, puis la paralysie générale, et la mort.

Dès ce jour, Pascal fut possédé. L'état d'épuisement nerveux, où le surmenage et le chagrin l'avaient réduit, le livrait, sans résistance possible, à cette hantise de la folie et de la mort. Toutes les sensations morbides qu'il éprouvait, la fatigue immense à son lever, les bourdonnements, les éblouissements, jusqu'à ses mauvaises digestions et à ses crises de larmes, s'ajoutaient, une à une, comme des preuves certaines du détraquement prochain dont il se croyait menacé. Il avait complètement perdu, pour lui-même, son diagnostic si délicat de médecin observateur; et, s'il continuait à raisonner, c'était pour tout confondre et tout pervertir, sous la dépression morale et physique où il se traînait. Il ne s'appartenait plus, il était comme fou, à se convaincre, heure par heure, qu'il devait le devenir.

Les journées entières de ce pâle décembre furent employées par lui à s'enfoncer davantage dans son mal. Chaque matin, il voulait échapper à la hantise; mais il revenait quand même s'enfermer au fond de la salle, il y reprenait l'écheveau embrouillé de la veille. La longue étude qu'il avait faite de l'hérédité, ses recherches considérables, ses travaux, achevaient de l'empoisonner, lui fournissaient des causes sans cesse renaissantes d'inquiétude. A la continuelle question qu'il se posait sur son cas héréditaire, les dossiers étaient là qui répondaient par toutes les combinaisons possibles. Elles se présentaient si nombreuses, qu'il s'y perdait, maintenant. S'il s'était trompé, s'il ne pouvait se mettre à part, comme un cas remarquable d'innéité, devait-il se ranger dans l'hérédité en retour, sautant une, deux ou même trois générations? Son cas était-il plus simplement une manifestation de l'hérédité larvée, ce qui apportait une preuve nouvelle à l'appui de sa théorie du plasma germinatif? ou bien ne fallait-il voir là que la singularité des ressemblances successives, la brusque apparition d'un ancêtre inconnu, au déclin de sa vie? Dès ce moment, il n'eut plus de repos, lancé à la trouvaille de son cas, fouillant ses notes, relisant ses livres. Et il s'analysait, épiait la moindre de ses sensations, pour en tirer des faits, sur lesquels il pût se juger. Les jours où son intelligence était plus paresseuse, où il croyait éprouver des phénomènes de vision particuliers, il inclinait à une prédominance de la lésion nerveuse originelle; tandis que, s'il pensait être pris par les jambes, les pieds lourds et douloureux, il s'imaginait subir l'influence indirecte de quelque ascendant venu du dehors. Tout s'emmêlait, il arrivait à ne plus se reconnaître, au milieu des troubles imaginaires qui secouaient son organisme éperdu. Et, chaque soir, la conclusion était la même, le même glas sonnait dans son crâne: l'hérédité, l'effrayante hérédité, la peur de devenir fou.

Dans les premiers jours de janvier, Clotilde assista, sans le vouloir, à une scène qui lui serra le coeur. Elle était devant une des fenêtres de la salle, à lire, cachée par le haut dossier de son fauteuil, lorsqu'elle vit entrer Pascal, disparu, cloîtré au fond de sa chambre, depuis la veille. Il tenait, des deux mains, grande ouverte sous ses yeux, une feuille de papier jauni, dans laquelle elle reconnut l'Arbre généalogique. Il était si absorbé, les regards si fixes, qu'elle aurait pu se montrer, sans qu'il la remarquât. Et il étala l'Arbre sur la table, il continua à le considérer longuement, de son air terrifié d'interrogation, peu à peu vaincu et suppliant, les joues mouillées de larmes. Pourquoi, mon Dieu! l'Arbre ne voulait-il pas lui répondre, lui dire de quel ancêtre il tenait, pour qu'il inscrivît son cas, sur sa feuille à lui, à côté des autres? S'il devait devenir fou, pourquoi l'Arbre ne le lui disait-il pas nettement, ce qui l'aurait calmé, car il croyait ne souffrir que de l'incertitude? Mais ses larmes lui brouillaient la vue, et il regardait toujours, il s'anéantissait dans ce besoin de savoir, où sa raison finissait par chanceler. Brusquement, Clotilde dut se cacher, en le voyant se diriger vers l'armoire, qu'il ouvrit à double battant. Il empoigna les dossiers, les lança sur la table, les feuilleta avec fièvre. C'était la scène de la terrible nuit d'orage qui recommençait, le galop de cauchemar, le défilé de tous ces fantômes, évoqués, surgissant de l'amas des paperasses. Au passage, il jetait à chacun d'eux une question, une prière ardente, exigeant l'origine de son mal, espérant un mot, un murmure qui lui donnerait une certitude. D'abord, il n'avait eu qu'un balbutiement indistinct; puis, des paroles s'étaient formulées, des lambeaux de phrase.

—Est-ce toi?… Est-ce toi?… Est-ce toi?… O vieille mère, notre mère à tous, est-ce toi qui dois me donner ta folie?… Est-ce toi, l'oncle alcoolique, le vieux bandit d'oncle, dont je vais payer l'ivrognerie invétérée?… Est-ce toi, le neveu ataxique, ou toi, le neveu mystique, ou toi encore, la nièce idiote, qui m'apportez la vérité, en me montrant une des formes de la lésion dont je souffre?… Est-ce toi plutôt le petit-cousin qui s'est pendu, ou toi, le petit-cousin qui a tué, ou toi, la petite-cousine qui est morte de pourriture, dont les fins tragiques m'annoncent la mienne, la déchéance au fond d'un cabanon, l'abominable décomposition de l'être?

Et le galop continuait, ils se dressaient tous, ils passaient tous d'un train de tempête. Les dossiers s'animaient, s'incarnaient, se bousculaient, en un piétinement d'humanité souffrante.

—Ah! qui me dira, qui me dira, qui me dira?… Est-ce celui-ci qui est mort fou? celle-ci qui a été emportée par la phtisie? celui-ci que la paralysie a étouffé? celle-ci que sa misère physiologique a tuée toute jeune?… Chez lequel est le poison dont je vais mourir? Quel est-il, hystérie, alcoolisme, tuberculose, scrofule? Et que va-t-il faire de moi, un épileptique, un ataxique ou un fou?… Un fou! qui est-ce qui a dit un fou? Ils le disent tous, un fou, un fou, un fou!

Des sanglots étranglèrent Pascal. Il laissa tomber sa tête défaillante au milieu des dossiers, il pleura sans fin, secoué de frissons. Et Clotilde, prise d'une sorte de terreur religieuse, en sentant passer la fatalité qui régit les races, s'en alla doucement, retenant son souffle; car elle comprenait bien qu'il aurait eu une grande honte, s'il avait pu la soupçonner là.

De longs accablements suivirent. Janvier fut très froid. Mais le ciel restait d'une pureté admirable, un éternel soleil luisait dans le bleu limpide; et, à la Souleiade, les fenêtres de la salle, tournées au midi, formaient serre, entretenaient là une douceur de température délicieuse. On ne faisait pas même de feu, le soleil, ne quittait pas la pièce, une nappe d'or pâle, où des mouches, épargnées par l'hiver, volaient lentement. Il n'y avait aucun autre bruit que le frémissement de leurs ailes. C'était une tiédeur dormante et close, comme un coin de printemps conservé dans la vieille maison.