«Ce pauvre Martineau!... Il a été si bon, il m'a pardonné avec tant de simplicité!... Si vous saviez, mon ami.... C'est pour lui que je suis accourue, c'est pour vous supplier en sa faveur...» Les larmes lui coupèrent la voix. Elle sanglotait. Rougon, étonné, ne comprenant pas, regardait les deux femmes. Mlle Herminie Billecoq, elle aussi, pleurait, mais plus discrètement; elle était très sensible, elle avait l'attendrissement contagieux. Ce fut elle qui put balbutier la première:

«M. Martineau s'est compromis dans la politique.» Alors, Mme Correur se mit à parler avec volubilité.

«Vous vous souvenez, je vous ai témoigné des craintes, un jour. J'avais un pressentiment.... Martineau devenait républicain. Aux dernières élections, il s'était exalté et avait fait une propagande acharnée pour le candidat de l'opposition. Je connaissais des détails que je ne veux pas dire. Enfin, tout cela devait mal tourner.... Dès mon arrivée à Coulonges, au Lion d'Or, où nous avons pris une chambre, j'ai questionné les gens, j'en ai appris encore plus long. Martineau a fait toutes les bêtises. Ça n'étonnerait personne dans le pays, s'il était arrêté. On s'attend à voir les gendarmes l'emmener d'un jour à l'autre.... Vous pensez quelle secousse pour moi! Et j'ai songé à vous, mon ami...» De nouveau, sa voix s'éteignit dans des sanglots. Rougon cherchait à la rassurer. Il parlerait de l'affaire à Du Poizat, il arrêterait les poursuites, si elles étaient commencées. Même il laissa échapper cette parole:

«Je suis le maître, allez dormir tranquille.» Mme Correur hochait la tête, en roulant son mouchoir, les yeux séchés. Elle finit par reprendre, à demi-voix:

«Non, non, vous ne savez pas. C'est plus grave que vous ne croyez.... Il mène Mme Martineau à la messe et reste à la porte, en affectant de ne jamais mettre le pied dans l'église, ce qui est un sujet de scandale chaque dimanche. Il fréquente un ancien avocat retiré là-bas, un homme de 48, avec lequel on l'entend pendant des heures parler de choses terribles. On a souvent aperçu des hommes de mauvaise mine se glisser la nuit dans son jardin, sans doute pour venir prendre un mot d'ordre.» A chaque détail, Rougon haussait les épaules; mais Mlle Herminie Billecoq ajouta vivement, comme fâchée d'une telle tolérance:

«Et les lettres qu'il reçoit de tous les pays, avec des cachets rouges; c'est le facteur qui nous a dit cela. Il ne voulait pas parler, il était tout pâle. Nous avons dû lui donner vingt sous.... Et son dernier voyage, il y a un mois. Il est resté huit jours dehors, sans que personne dans le pays puisse encore savoir aujourd'hui où il est allé. La dame du Lion d'Or nous a assuré qu'il n'avait pas même emporté de malle.

—Herminie, je vous en prie! dit Mme Correur d'un air inquiet. Martineau est dans d'assez vilains draps. Ce n'est pas à nous de le charger.» Rougon maintenant écoutait, en examinant tour à tour les deux femmes. Il devenait très grave.

«S'il est si compromis que cela...», murmura-t-il.

Il crut voir une flamme s'allumer dans les yeux troublés de Mme Correur. Il continua:

«Je ferai mon possible, mais je ne promets rien.