L'officier, son séducteur, n'a pu encore l'épouser, à cause des formalités qui sont interminables.... Remerciez Son Excellence, ma chère.» La grande fille remercia en rougissant, avec la mine d'une innocente devant laquelle on a lâché un gros mot.

Mme Correur la laissa sortir la première; puis, serrant fortement la main de Rougon, se penchant vers lui, elle ajouta:

«Je compte sur vous, Eugène.» Quand le ministre revint dans le petit salon, il le trouva vide. Du Poizat avait réussi à congédier le député, le premier adjoint et les six membres de la Société de statistique. M. Kahn lui-même était parti, après avoir pris rendez-vous pour le lendemain, à dix heures. Il ne restait dans la salle à manger que la femme du proviseur et Gilquin, qui mangeaient des petits fours, en causant de Paris; Gilquin roulait des yeux tendres, parlait des courses, du Salon de peinture, d'une première représentation à la Comédie-Française, avec l'aisance d'un homme auquel tous les mondes étaient familiers. Pendant ce temps, le proviseur donnait à voix basse au préfet des renseignements sur un professeur de quatrième soupçonné d'être républicain.

Il était onze heures. On se leva, on salua Son Excellence; et Gilquin se retirait avec le proviseur et sa femme, en offrant son bras à cette dernière, lorsque Rougon le retint.

«Monsieur le commissaire central, un mot, je vous prie.».

Puis, lorsqu'ils furent seuls, il s'adressa à la fois au commissaire et au préfet.

«Qu'est-ce donc que l'affaire Martineau?... Cet homme est-il réellement très compromis?» Gilquin eut un sourire. Du Poizat fournit quelques renseignements.

«Mon Dieu, je ne pensais pas à lui. On l'a dénoncé.

J'ai reçu des lettres.... Il est certain qu'il s'occupe de politique. Mais il y a déjà eu quatre arrestations dans le département. J'aurais préféré, pour arriver au nombre de cinq que vous m'avez fixé, faire coffrer un professeur de quatrième qui lit à ses élèves des livres révolutionnaires.

—J'ai appris des faits bien graves, dit sévèrement Rougon. Les larmes de sa sœur ne doivent pas sauver ce Martineau, s'il est vraiment si dangereux. Il y a là une question de salut public.»