Dehors, le dégel continuait. Un fleuve de boue coulait sur les chaussées. Hélène entra, rue de Passy, dans un magasin de chaussures, où elle avait déjà conduit la mère Fétu. Puis, elle revint rue Raynouard. Le ciel était gris, un brouillard montait du pavé. La rue s'enfonçait devant elle, déserte et inquiétante, malgré l'heure peu avancée, avec ses rares becs de gaz, qui, dans la buée d'humidité, faisaient des taches jaunes. Elle pressait le pas, rasant les maisons, se cachant comme si elle fût allée à un rendez-vous. Mais, lorsqu'elle tourna brusquement dans le passage des Eaux, elle s'arrêta sous la voûte, prise d'une véritable peur. Le passage s'ouvrait sous ses pieds comme un trou noir. Elle n'en voyait pas le fond, elle apercevait seulement, au milieu de ce boyau de ténèbres, la lueur tremblotante au seul réverbère qui l'éclairait. Enfin, elle se décida, elle prit la rampe de fer pour ne pas tomber. Du bout des pieds, elle tâtait les larges marches. À droite et à gauche, les murs se resserraient, allongés démesurément par la nuit, tandis que les branches dépouillées des arbres, au-dessus, mettaient vaguement des profils de bras gigantesques, aux mains tendues et crispées. Elle tremblait à la pensée que la porte d'un des jardins allait s'ouvrir et qu'un homme se jetterait sur elle. Personne ne passait, elle descendait le plus vite possible. Tout d'un coup, une ombre sortit de l'obscurité; un frisson la glaçait, lorsque l'ombre toussa; c'était une vieille femme qui montait péniblement. Alors, elle se sentit rassurée, elle releva plus soigneusement sa robe dont la queue traînait dans la crotte. La boue était si épaisse, que ses bottines restaient collées sur les marches. En bas, elle se tourna d'un mouvement instinctif. L'humidité des branches s'égouttait dans le passage, le réverbère avait une clarté de lampe de mineur, accrochée au flanc d'un puits que des infiltrations ont rendu dangereux.
Hélène monta droit au grenier où elle était venue si souvent, en haut de la grande maison du passage. Mais elle eut beau frapper, rien ne bougea. Elle redescendit alors, très-embarrassée. La mère Fétu se trouvait sans doute à l'appartement du premier. Seulement, Hélène n'osait se présenter là. Elle resta cinq minutes dans l'allée, qu'une lampe à pétrole éclairait. Elle remonta, hésita, regarda les portes; et elle s'en allait, lorsque la vieille femme se pencha sur la rampe.
—Comment, vous êtes dans l'escalier, ma bonne dame! cria-t-elle. Mais entrez donc! ne restez pas à prendre du mal.... Oh! il est traître, une vraie petite mort....
—Non, merci, dit Hélène, voici votre paire de souliers, mère Fétu....
Et elle regardait la porte que la mère Fétu avait laissée ouverte derrière elle. On apercevait le coin d'un fourneau.
—Je suis toute seule, je vous jure, répétait la vieille. Entrez.... C'est la cuisine par ici.... Ah! vous n'êtes pas fière avec le pauvre monde. Ça, on peut bien le dire....
Alors, malgré sa répugnance, honteuse de ce qu'elle faisait là, Hélène la suivit.
—Voici votre paire de souliers, mère Fétu....
—Mon Dieu! comment vous remercier?... Oh! les bons souliers!... Attendez, je vais les mettre. C'est tout mon pied, ça entre comme un gant.... À la bonne heure! au moins, on peut marcher avec ça, on ne craint pas la pluie.... Vous me sauvez, vous me prolongez de dix ans, ma bonne dame.... Ce n'est pas une flatterie, c'est ce que je pense, aussi vrai que voilà une lampe qui nous éclaire. Non, je ne suis pas flatteuse....
Elle s'attendrissait en parlant, elle avait pris les mains d'Hélène et les baisait. Du vin chauffait dans une casserole; sur la table, près de la lampe, une bouteille de bordeaux à moitié vide allongeait son cou mince. D'ailleurs, il n'y avait là que quatre assiettes, un verre, deux poêlons, une marmite. On sentait que la mère Fétu campait dans cette cuisine de garçon, dont elle n'allumait les fourneaux que pour elle. En voyant les yeux d'Hélène se diriger vers la casserole, elle toussa, elle se fit dolente.