Alors, elles continuèrent à regarder Paris, sans chercher davantage à le connaître. Cela était très-doux, de l'avoir là et de l'ignorer. Il restait l'infini et l'inconnu. C'était comme si elles se fussent arrêtées au seuil d'un monde, dont elles avaient l'éternel spectacle, en refusant d'y descendre. Souvent, Paris les inquiétait, lorsqu'il leur envoyait des haleines chaudes et troublantes. Mais, ce matin-là, il avait une gaieté et une innocence d'enfant, son mystère ne leur soufflait que de la tendresse à la face.

Hélène reprit son livre, tandis que Jeanne, serrée contre elle, regardait toujours. Dans le ciel éclatant et immobile, aucune brise ne s'élevait. Les fumées de la Manutention montaient toutes droites, en flocons légers qui se perdaient très-haut. Et, au ras des maisons, des ondes passaient sur la ville, une vibration de vie, faite de toute la vie enfermée là. La voix hante des rues prenait dans le soleil une mollesse heureuse. Mais un bruit attira l'attention de Jeanne. C'était un vol de pigeons blancs, parti de quelque pigeonnier voisin, et qui traversait l'air, en face de la fenêtre; ils emplissaient l'horizon, la neige volante de leurs ailes cachait l'immensité de Paris.

Les yeux de nouveau levés et perdus, Hélène rêvait profondément. Elle était lady Rowena, elle aimait avec la paix et la profondeur d'une âme noble. Cette matinée de printemps, cette grande ville si douce, ces premières giroflées qui lui parfumaient les genoux, avaient peu à peu fondu son coeur.


DEUXIÈME PARTIE


I

Un matin, Hélène s'occupait à ranger sa petite bibliothèque, dont elle bouleversait les livres depuis quelques jours, lorsque Jeanne entra en sautant, en tapant des mains.