Vous ne serez pas surprise, Ellen, d'apprendre que je me sentais particulièrement triste dans cette compagnie, à ce foyer inhospitalier. Je songeais qu'à quatre milles de là était ma délicieuse maison, contenant les seuls gens que j'aimais sur la terre, mais que ces quatre milles, je ne pourrais jamais les franchir, comme si c'était un océan qui nous séparait. Je me demandais où je pourrais me tourner pour trouver une consolation; et (mais prenez garde de dire cela à Edgar ou à Catherine) je sentis que mon plus grand chagrin était de ne trouver personne qui veuille ou puisse être mon allié contre Heathcliff. C'est presque avec joie que j'avais songé à notre installation aux Heights; je m'imaginais que cette disposition me permettrait de ne plus vivre seule avec lui; mais lui, il connaissait les gens avec qui nous vivrions, et n'avait pas peur qu'ils se mêlent de nos affaires. Je restais assise et songeais douloureusement. La cloche sonna huit heures, puis neuf heures, et toujours mon compagnon allait de long en large, la tête penchée sur la poitrine, et sans émettre d'autre son qu'un grognement ou un juron de temps à autre. J'écoutais pour découvrir une voix de femme dans la maison, et je m'occupais à de terribles regrets et à d'affreuses prévisions, si bien que je ne pus m'empêcher de soupirer et de pleurer. Earnshaw s'arrêta en face de moi, et parut se rappeler ma présence; et moi, profitant de son attention, je lui dis que j'étais fatiguée de mon voyage, et que je le priais de me conduire vers la servante.

—Mais nous n'en avons aucune, me répondit-il; il faudra que vous vous arrangiez vous-même.

—Mais alors, dites-moi ou je dois dormir? sanglotai-je. J'avais perdu tout respect des convenances, écrasée par la fatigue et le chagrin.

—Joseph vous montrera la chambre d'Heathcliff; ouvrez cette porte, il est là.

J'allais obéir, mais soudain il m'arrêta et ajouta, avec le ton le plus singulier: «Soyez assez bonne pour fermer à clé et pour tirer le verrou, ne l'oubliez pas!

—Bien, dis-je. Mais pourquoi, M. Earnshaw?» Je ne pouvais me faire à l'idée de m'enfermer moi-même dans une chambre avec Heathcliff.

—Regardez ceci, me répondit-il en tirant de son gilet un bizarre pistolet, avec un couteau attaché au canon. Voici un grand tentateur pour un homme désespéré, n'est-ce pas? Chaque nuit, je ne puis résister au désir de monter avec cette arme jusqu'à sa porte. Si jamais je la trouve ouverte, c'en est fait de lui. Je le fais invariablement, même si, à la minute d'avant, je me suis rappelé mille raisons pour m'empêcher de le faire; c'est quelque démon qui me pousse à contrarier mes propres desseins en le tuant.

J'observais curieusement l'arme. Et une idée hideuse me frappa: combien je serais puissante en possédant un tel instrument. Je le pris de sa main, le touchai. L'expression de ma figure pendant cette seconde parut l'étonner: il n'y découvrit pas l'horreur, mais l'envie. Il me retira vite le pistolet des mains, ferma le couteau qui y était attaché, et cacha le tout dans son gilet.

—Il m'est indifférent que vous le lui disiez, fit-il. Mettez-le sur ses gardes, et veillez sur lui. Je vois que vous savez en quels termes nous sommes, puisque son danger ne vous choque pas.

—Qu'est-ce donc que Heathcliff vous a fait? demandai-je. En quoi vous a-t-il nui, pour autoriser cette haine mortelle? Ne serait-il pas plus sage de lui ordonner de quitter la maison?