—Non, tonna Earnshaw; s'il faisait mine de me quitter de nouveau, ce serait un homme mort: persuadez-lui de le faire, si vous voulez le tuer. Faudrait-il donc que je perde tout, sans une chance de le regagner? Faudrait-il qu'Hareton devienne un mendiant? Damnation! Je veux ravoir ce qu'il m'a pris, et je veux avoir aussi son or, et aussi son sang; et c'est l'enfer qui aura son âme.

Vous m'avez souvent parlé, Ellen, des habitudes de votre vieux maître. Évidemment, il est sur la pente de la folie, du moins il y était la nuit dernière. Je frissonnais à l'idée de l'approcher; et il me parut que la maussaderie mal élevée du domestique était agréable en comparaison. Earnshaw avait repris sa promenade songeuse, de sorte que je pus tirer le verrou et m'enfuir dans la cuisine. Joseph était penché sur le feu, en train de mêler quelque chose dans une marmite dont le contenu commençait à bouillir. J'avais faim, je résolus que le repas serait mangeable. Aussi, en criant d'une voix aiguë que je voulais faire moi-même le porridge, je m'installai à la place de Joseph, après avoir enlevé mon chapeau et mon amazone.

—M. Earnshaw, dis-je, m'ordonne de m'arranger moi-même; c'est ce que je vais faire, j'aurais trop peur de mourir de faim en faisant la dame parmi vous.

Indifférente aux lamentations de Joseph, je me mis vivement à l'ouvrage, en soupirant au souvenir d'une période où un tel exercice aurait été de ma part une simple plaisanterie. Ma façon de préparer le porridge sembla indigner le vieux drôle, et son indignation grandit encore lorsque je refusai de boire à même après le petit Hareton à un pot de lait qu'on venait d'apporter.

—Je veux avoir mon souper dans une autre chambre, dis-je; n'avez-vous pas ici d'endroit que vous appeliez un parloir?

—Parloir, répliqua-t-il d'un ton sarcastique, parloir? Non, nous n'avons pas de parloir. Si vous n'aimez pas notre compagnie, il y a celle des maîtres; si vous n'aimez pas celle des maîtres, il y a la nôtre.

—Alors, je vais remonter, répondis-je; montrez-moi une chambre.

Je me servis du lait dans un pot; et je fis mine de monter; Joseph me précéda en grommelant dans l'escalier, et nous montâmes au grenier; il ouvrait une porte, çà et là, pour regarder les appartements qu'il m'offrait.

—Voici une chambre, me dit-il enfin; elle est assez bonne pour qu'on puisse y manger un peu de porridge: il y a dans le coin un tas de blé, c'est très propre; si vous avez peur de salir votre robe de soie, vous n'avez qu'à étendre votre mouchoir.

La chambre était une espèce de trou rempli d'une forte odeur de malt et de grain; divers sacs contenant ces substances étaient empilés à l'entour, laissant au milieu un large espace nu.