«Que viens-tu faire ici?» dirent les corbeaux.—«Je suis un prince de France qui voyage.—Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur jeta de la viande, et les corbeaux le laissèrent passer. «Nous avons été bien malhonnêtes,» dit le roi des corbeaux, «de n'avoir pas remercié ce bon prince. Courez après lui et faites-le retourner.» Le jeune homme fut donc ramené devant le roi, qui lui dit: «Vous nous avez rendu un grand service, et nous vous en remercions. Tenez, voici une de mes plumes: quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.»
«Que t'a donné le roi des corbeaux?» demanda le géant.—«Il m'a donné une de ses plumes; mais que ferai-je de cette plume?—Mets-la dans ta poche: tu auras occasion de t'en servir.»
Au bout de quelque temps, Adolphe aperçut une montagne qui était encore plus grosse et plus noire que toutes les autres. «Cette fois,» dit-il, «nous allons arriver.—Non,» dit le géant. «C'est le royaume des géants.»
«Que viens-tu faire ici?» crièrent les géants.—«Je suis un prince de France qui voyage.—Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur jeta de grosses boules de pain; les géants, les ayant ramassées, se mirent à manger et le laissèrent passer. «Nous avons été bien malhonnêtes,» dit le roi des géants, «de n'avoir pas remercié ce prince. Courez le rappeler.» Et, le jeune homme de retour, le roi lui dit: «Nous vous remercions de nous avoir secourus; nous étions sur le point de nous dévorer les uns les autres. Tenez, voici un poil de ma barbe: quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.—Avec ceux-ci,» se dit Adolphe, «je gagnerai plus qu'avec les autres, car ils sont grands et forts.»
«Eh bien!» demanda le géant, «que t'a donné le roi des géants?—Il m'a donné un poil de sa barbe; qu'en ferai-je?—Mets-le dans ta poche: tu auras occasion de t'en servir.»
«Maintenant,» continua le géant, «le premier pays que nous découvrirons sera celui de la reine aux pieds d'argent. Tu iras droit au château; la porte en est gardée par la princesse, fille du roi d'Angleterre, changée en lionne qui jette du feu par les yeux, par les naseaux et par la gueule. Il y a trente-six chambres dans le château: tu entreras d'abord dans la chambre de gauche, puis dans celle de droite, et ainsi de suite.»
Arrivé dans le pays de la reine aux pieds d'argent, Adolphe se rendit au château. Quand il en passa le seuil, la lionne, loin de lui faire du mal, se mit à lui lécher les mains: elle pressentait qu'il serait son libérateur. Le jeune homme alla d'une chambre à l'autre suivant les recommandations du géant, et entra enfin dans la dernière chambre, où se trouvait la reine aux pieds d'argent.
«Que viens-tu faire ici?» lui dit la vieille reine.—«Je viens chercher la princesse.—Tu mériterais d'être changé toi aussi en bête, en punition de ton audace. Sache que pour délivrer la princesse il y a beaucoup à faire. Et d'abord je veux trois cents livres de lin, filées par trois cents filles vierges.» Adolphe lui apporta les trois cents livres de lin et lui présenta les trois cents filles qui les avaient filées. «C'est bien,» dit la reine. «Maintenant tu vois cette grosse montagne: il faut l'aplanir et faire à la place un beau jardin, orné de fleurs et planté d'arbres qui portent des fruits déjà gros; et tout cela en quarante-huit heures.»
Adolphe alla demander conseil au géant. Celui-ci appela le royaume des géants, le royaume des fourmis, le royaume des rats et le royaume des corbeaux. En quatre ou cinq tours de main les géants eurent aplani la montagne, dont ils jetèrent les débris dans la mer. Puis les fourmis et les rats se mirent à fouiller et à préparer la terre; les corbeaux allèrent chercher au loin dans les jardins les fleurs et les arbres, et tout fut terminé avant le temps fixé par la reine. Adolphe alla dire à la vieille de venir voir le jardin; elle ne put rien trouver à reprendre, cependant elle grondait entre ses dents. «Ce n'est pas tout,» dit-elle au jeune homme, «il me faut de l'eau qui ressuscite et de l'eau qui fait mourir.»
Adolphe eut encore recours au géant, mais cette fois le géant ne put rien lui conseiller: il n'en savait pas si long que la vieille reine. «Les corbeaux,» dit-il, «nous apprendront peut-être quelque chose.» On battit la générale parmi les corbeaux; ils se rassemblèrent, mais aucun d'eux ne put donner de réponse. On s'aperçut alors qu'il manquait à l'appel deux vieux soldats, La Chique et La Ramée: on les fit venir. La Ramée, qui était ivre, déclara qu'il ne savait pas où était l'eau, mais que peu lui importait. On le mit en prison. La Chique arriva ensuite, plus ivre encore; on lui demanda où se trouvait l'eau; il répondit qu'il le savait bien, mais qu'il fallait d'abord tirer de prison son camarade. Adolphe le fit délivrer; puis il donna cinquante francs à La Chique pour boire à sa santé, et La Chique le conduisit dans un souterrain: à l'une des extrémités coulait l'eau qui ressuscite, à l'autre l'eau qui fait mourir. La Chique recommanda que l'on mît des factionnaires à l'entrée du souterrain, parce que la vieille reine devait envoyer des colombes pour briser les fioles dans lesquelles on prendrait l'eau. Les colombes arrivèrent en effet, mais les corbeaux, qui étaient plus forts qu'elles, les empêchèrent d'approcher. Le géant dit alors au jeune homme: «Tu présenteras d'abord à la reine l'eau qui ressuscite, et tu lui diras de rendre à la princesse sa première forme; cela fait, tu jetteras au visage de la vieille l'eau qui fait mourir, et elle mourra.»