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Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son Pentamerone (no 1), un conte où le héros reçoit d'un ogre, chez qui il a servi, un âne qui fait des pierres précieuses, et ensuite, après que l'âne a été volé par un hôtelier, une serviette et un gourdin merveilleux.
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En Orient, nous avons d'abord à citer un conte syriaque (Prim et Socin, no 81, p. 343): Un renard, que sa femme a mis à la porte de sa maison, reçoit d'un personnage mystérieux, qui tout à coup s'est dressé devant lui du fond d'une source, une assiette qui se remplit de mets au commandement; mais il lui est défendu de la montrer à sa femme. Il a l'imprudence de se servir, en présence de celle-ci, de l'assiette merveilleuse, et sa femme l'oblige à inviter à dîner le roi des renards. Ce dernier, quand il voit quelle est la vertu de l'assiette, envoie de ses gens qui s'en emparent[131]. Le renard retourne à la fontaine, et l'homme lui donne un âne qui fait des pièces d'or. Même imprudence de la part du renard. Un jour, sa femme veut absolument monter sur l'âne pour aller au bain. La maîtresse du bain substitue à l'âne aux pièces d'or un âne ordinaire, tout semblable en apparence. Force est au renard de retourner une troisième fois à la fontaine. Cette fois l'homme lui donne une gibecière d'où sortent, quand le renard le leur ordonne, deux géants, qui tuent la femme du renard, pour la punir, le roi des renards et la maîtresse du bain, pour leur reprendre l'assiette et l'âne[132].
Il a été recueilli, dans le sud de l'Inde, dans le Deccan, un conte de cette même famille (miss Frere, p. 166): Un brahmane très pauvre a marié sa fille à un chacal, lequel n'est autre qu'un prince qui a pris cette forme. Un jour, il va trouver son gendre, et lui demande de le secourir dans sa misère. Il en reçoit un melon que, sur le conseil du chacal, il plante dans son jardin. Le lendemain et les jours suivants, à la place où il a planté le melon, il trouve des centaines de melons mûrs. Sa femme les vend tous successivement à sa voisine, sans savoir qu'ils sont remplis de pierres précieuses. Quand enfin elle s'en aperçoit et qu'elle réclame, l'autre fait semblant de ne pas comprendre et la met à la porte. Le brahmane retourne chez le chacal; celui-ci lui fait présent d'une jarre, toujours remplie d'excellents mets. Mais le brahmane a l'imprudence d'inviter à dîner chez lui un riche voisin, qui l'a flatté pour savoir son secret. Une fois informé des vertus de la jarre, le voisin va en parler au roi. Celui-ci vient, à son tour, dîner chez le brahmane, et ensuite envoie de ses gardes s'emparer de la jarre merveilleuse. Nouveau voyage du brahmane, qui cette fois, rapporte une seconde jarre d'où il sort, quand on en soulève le couvercle, une corde qui lie les gens et un gourdin qui les roue de coups. Grâce au gourdin, le brahmane rentre en possession de ce qui lui a été volé.
Si, du sud de l'Inde, nous passons tout au nord, nous trouvons au pied de l'Himalaya, chez les Kamaoniens, un conte analogue (Minaef, no 12). Voici la traduction de ce conte: Il était une fois un petit vantard. Un jour, il dit à sa mère: «Ma mère, cuis-moi du pain, et j'irai voyager.» Le voilà parti. Arrivé sur le bord d'un étang, il s'assit, tira quatre pains de son sac et les mit aux quatre coins de l'étang; et il dit: «J'en mangerai un, puis un autre, puis un troisième, et, si l'envie m'en prend, je mangerai tous les quatre gendres.»[133] Or, dans l'étang, il y avait quatre serpents, un à chacun des quatre coins. En entendant le petit vantard, ils eurent peur et se dirent: «Oh! il nous mangera, bien sûr!» Alors l'un d'eux dit au petit vantard: «Petit frère, ne nous mange pas: je te donnerai un lit qui vole de lui-même.» Le second lui dit: «Petit frère, ne nous mange pas: je te donnerai des chiffons qui sèment d'eux-mêmes.» Le troisième lui offrit «une coupe qui bout d'elle-même», et le quatrième «une cuiller qui puise d'elle-même». Le premier serpent ajouta: «Mon lit a cette propriété, qu'il te portera partout où tu voudras être.» Le second: «Mes chiffons ont cette propriété que, si tu leur dis: Semez des roupies, ils t'en donneront un tas.» Le troisième: «Ma coupe te préparera la nourriture que tu désireras, sans feu et sans eau.» Enfin le quatrième: «Ma cuiller mettra devant toi tout ce que tu voudras.» Le petit vantard contempla ces objets et en fut tout réjoui. Survint la nuit; comme il était trop tard pour retourner à la maison, il entra chez une vieille femme. Celle-ci, pendant qu'il dormait, prit ses objets et leur en substitua d'autres qui n'étaient bons à rien. Le lendemain, le petit vantard arriva tout joyeux à la maison, en criant: «Petite mère, apporte un seau pour mesurer mon argent.» Il commanda aux chiffons de semer; mais il n'en sortit que des poux. Il se mit à réfléchir: «C'est étrange! Comment cela a-t-il pu arriver?» Bref, il s'en retourna à l'étang et dit comme la première fois: «Je vous mangerai tous les quatre.» Les serpents, eux aussi, se mirent à réfléchir: «C'est étrange! Nous lui avons donné tant d'objets merveilleux, et il vient toujours nous tourmenter!» Finalement ils lui dirent: «Petit frère, là où tu as passé la nuit, la vieille femme a changé tes objets. Nous allons te donner un gourdin qui bat et une corde qui lie. Prends-les; va chez cette vieille et dis: Corde, gourdin, reprenez mes objets à la vieille! Ils reprendront tous tes objets et battront d'importance la vieille pour ta consolation.» Le petit vantard retrouva ainsi son bien.
Un autre conte indien, venant probablement de Bénarès (miss M. Stokes, no 7), ressemble beaucoup au conte kamaonien; il ne présente guère que les différences suivantes. Les quatre serpents sont remplacés par cinq fées; la première fois que Sachuli leur fait peur, elles lui donnent un pot qui procure tous les mets qu'on lui demande; la seconde fois, une boîte qui procure tous les habits qu'on désire. Ces deux objets sont successivement volés par un cuisinier, dans la boutique duquel Sachuli a eu l'imprudence d'en faire l'expérience, et qui leur substitue des objets ordinaires. Alors les fées donnent à Sachuli une corde et un bâton magiques.
Ces deux contes nous offrent déjà un détail qui n'existait pas dans le conte indien du Deccan: la substitution à l'objet merveilleux d'un objet ordinaire en apparence identique. Dans le conte du Deccan, en effet, c'est par la force que le roi s'empare de la jarre merveilleuse du brahmane. Un quatrième conte indien, recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, no 3), va se rapprocher encore davantage de nos contes européens; nous y trouverons même le fripon d'aubergiste: Un pauvre brahmane, ayant femme et enfants, est très dévot à la déesse Durga, l'épouse du dieu Siva. Un jour qu'il est dans une forêt à se lamenter sur sa misère, le dieu Siva et son épouse viennent justement se promener dans cette forêt. La déesse appelle le brahmane et lui fait présent d'un objet merveilleux, qu'elle a demandé pour lui à Siva: c'est un pot de terre qu'il suffit de retourner pour en voir tomber sans fin une pluie des meilleurs mudki (sorte de beignets sucrés). Le brahmane remercie la déesse et s'empresse de reprendre le chemin de la maison. Il est encore loin de chez lui quand il a l'idée de faire l'essai du pot de terre: il le retourne, et aussitôt en sort une quantité de beignets, les plus beaux que le brahmane ait jamais vus. Vers midi, ayant faim, il s'apprête à manger ses mudki; mais, comme il n'a pas fait ses ablutions ni dit ses prières, il s'arrête dans une auberge près de laquelle se trouve un étang. Il confie le pot de terre à l'aubergiste, en lui recommandant à plusieurs reprises d'en avoir grand soin, et s'en va se baigner dans l'étang. Pendant ce temps, l'aubergiste, qui avait été fort étonné de voir le brahmane attacher tant de prix à un simple pot de terre, se met à examiner ce pot: comme il le retourne, il en tombe une pluie de beignets. L'aubergiste s'empare du pot magique et lui substitue un autre pot d'apparence semblable. Ayant fini ses dévotions, le brahmane reprend son pot et se remet en route. Arrivé chez lui, il appelle sa femme et ses enfants et leur annonce les merveilles qu'ils vont voir. Naturellement ils ne voient rien du tout. Le brahmane court chez l'aubergiste et lui réclame son pot; l'autre feint de s'indigner et met le pauvre homme à la porte.—Le brahmane retourne à la forêt dans l'espoir de rencontrer encore la déesse Durga. Il la rencontre en effet, et elle lui donne un second pot de terre. Le brahmane en fait vite l'essai; il le retourne, et il en sort une vingtaine de démons d'une taille gigantesque et d'un aspect terrible, qui se mettent à battre le brahmane. Heureusement celui-ci a la présence d'esprit de remettre le pot dans sa position première et de le couvrir, et aussitôt les démons disparaissent. Le brahmane retourne chez l'aubergiste et lui fait les mêmes recommandations que la première fois. L'aubergiste s'empresse de retourner le pot de terre, et il est roué de coups, lui et sa famille. Il supplie le brahmane d'arrêter les démons. L'autre se fait rendre son premier pot de terre et fait ensuite disparaître les démons[134]. Le brahmane s'établit alors marchand de mudki et devient très riche.
Ce conte indien a une seconde partie: les enfants du brahmane ayant un jour pénétré dans la chambre où leur père enfermait le pot aux beignets, se disputent à qui s'en servira le premier; dans la mêlée, le pot tombe par terre et se brise. Durga prend encore pitié du brahmane et lui donne un troisième pot d'où sort à flots du sandesa délicieux (sorte de laitage sucré). Le brahmane se met à vendre de ce sandesa et gagne beaucoup d'argent. Le zemindar du village, qui marie sa fille, prie le brahmane d'apporter son pot dans la maison où a lieu la fête. Le brahmane obéit, non sans résistance. Alors le zemindar s'empare du pot merveilleux. Mais, à l'aide du pot aux démons, le brahmane se remet en possession de son bien.—Cette seconde partie correspond, pour la fin, au conte indien du Deccan.