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L'introduction caractéristique de notre Oiseau vert figure, mieux rattachée au corps du récit, dans un conte allemand de la principauté de Waldeck (Curtze, no 8). Ici l'animal que poursuit le héros et qui l'entraîne jusque dans un monde inférieur, où se trouve le château d'un géant, n'est pas un oiseau, c'est un lièvre; mais, rapprochement bizarre, ce lièvre est vert, comme l'oiseau du conte lorrain.—Dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 55), un oiseau est envoyé par une sorcière pour attirer le héros dans son château, où il se trouve subitement transporté, dès qu'il a fait feu sur l'oiseau. (Comparer le conte westphalien no 113 de la collection Grimm.)
X
RENÉ & SON SEIGNEUR
Il était une fois un homme appelé René, qui demeurait avec sa femme dans une pauvre cabane et n'avait pour tout bien qu'une vache. Cette vache étant morte, René voulut tirer quelque argent de la peau en l'allant vendre à la ville voisine. Après avoir dépouillé la vache, il jeta la peau sur ses épaules et se mit en route. Comme il n'avait pas détaché la tête de la bête, elle lui faisait une sorte de capuchon, au dessus duquel se dressaient deux grandes cornes.
Pour arriver à la ville, il y avait à traverser une forêt. Au moment où René passait, des voleurs, assis sur le bord du chemin, étaient en train de compter leur argent. Voyant de loin venir l'homme aux cornes, ils crurent que c'était le grand diable, et décampèrent au plus vite, laissant là tout leur argent: il y en avait un tas qui était bien haut de six pieds. René remplit de pièces d'or sa peau de vache et continua sa route. Arrivé à la ville, il acheta un âne et lui donna à manger du son dans lequel il avait jeté quelques louis d'or, puis il retourna chez lui. Il n'était guère rassuré en repassant par la forêt. «Ce matin,» pensait-il, «j'ai fait peur aux gens; ce sera peut-être mon tour ce soir d'avoir peur.» Mais personne ne se montra, et il rentra à la nuit dans sa chaumière.
Le lendemain matin, on trouva des pièces d'or sur la litière de l'âne. La nouvelle s'en répandit dans tout le village et arriva aux oreilles du seigneur, qui vint aussitôt trouver René et lui dit: «On raconte que tu as un âne qui fait de l'or.—Monseigneur, c'est la vérité.—Combien veux-tu me le vendre?—Deux mille écus, Monseigneur.—C'est bien cher.—Oh! Monseigneur, un âne qui vous donnera chaque jour un tas d'or!» Bref, le seigneur, qui était un peu timbré, lui compta deux mille écus et emmena l'âne. En rentrant chez lui, il fut querellé par sa femme à cause du sot marché qu'il avait fait. Le premier jour, l'âne donna encore quelque peu d'or, mais les jours suivants il n'y en eut plus.
Le seigneur, furieux, sortit pour aller faire des reproches à René. Celui-ci, l'ayant aperçu de loin, dit à sa femme: «Je gage que le seigneur vient pour me chercher noise au sujet de notre marché. Qu'allons-nous faire?» En disant ces mots, il jeta les yeux sur la marmite qui était sur le feu et bouillait à gros bouillons. Il éteignit le feu en toute hâte, prit la marmite et la porta toute bouillante sur le toit de sa cabane; puis il descendit et se mit à tailler la soupe. A ce moment arriva le seigneur. «Es-tu fou,» dit-il à René, «de tailler la soupe sans avoir mis le pot au feu?—Monseigneur,» répondit René, «le pot est sur le toit.—Comment, sur le toit? par le froid qu'il fait!» (En effet, il gelait à pierre fendre).—«Monseigneur,» dit René, «j'ai un moyen de faire cuire ma soupe en un instant et sans feu. Voulez-vous voir?—Volontiers.» Le seigneur suivit René et monta non sans peine avec lui sur le toit; alors René donna au pot de grands coups de fouet et le découvrit ensuite. «Voyez,» dit-il au seigneur, «il bout à gros bouillons. Quand je veux faire cuire ma soupe, je n'ai qu'à mettre ce pot sur le toit et à lui donner des coups de fouet: il bout aussitôt.—Combien veux-tu me vendre ce pot?» demanda le seigneur.—«Deux mille écus, Monseigneur.—C'est bien cher.—Oh! Monseigneur, vous qui usez pour mille ou douze cents écus de bois par an, songez quelle économie cela vous ferait.» Le seigneur donna les deux mille écus et retourna avec le pot au château, où il fut encore fort mal reçu par sa femme. «Attendez, madame,» dit le seigneur, «et vous verrez merveilles.» Il ordonna à quatre de ses valets de mettre le pot sur le toit et de le frapper à grands coups de fouet, ce qu'ils firent avec tant de conscience, que bientôt la chaleur les obligea d'ôter leur habit; mais le pot ne bouillait toujours pas.
Le seigneur, encore plus furieux que la première fois, courut chez René qui, le voyant venir, remplit de sang une vessie et dit à sa femme: «Mets cette vessie sous ta ceinture: tout à l'heure je donnerai un coup de couteau dedans, et tu tomberas par terre comme si je t'avais tuée. Je sifflerai, et tu te relèveras aussitôt.» Quand le seigneur entra, il trouva René qui sautait et gambadait dans sa cabane. «Es-tu fou, René,» lui dit-il, «de danser ainsi?—Monseigneur,» dit René, «ma femme va danser avec moi.—Nenni, vraiment,» répondit la femme. Alors René prit un grand couteau et lui en donna un coup. Elle tomba comme morte, et tout le sang qui était dans la vessie se répandit par terre. «Malheureux! qu'as-tu fait?» cria le seigneur; «voilà ta femme tuée. Tu seras pendu.—Oh!» dit René, «je ne serai pas pendu pour si peu.» Il donna un coup de sifflet, et à l'instant sa femme fut sur pied et dansa avec lui. «Voilà,» dit le seigneur, «un merveilleux sifflet! Combien en veux-tu?—Deux mille écus, Monseigneur.—Voilà deux mille écus.» Et le seigneur s'empressa d'aller montrer son emplette à sa femme, qui le querella encore plus aigrement qu'auparavant.
Un jour, le seigneur était avec sa femme au coin du feu et s'amusait à siffloter. «Que tu es ennuyeux!» lui dit sa femme; «finiras-tu bientôt?» Le seigneur se leva, prit un couteau, et, le plus tranquillement du monde, le lui enfonça dans le corps; la pauvre femme tomba raide sur le plancher. Alors il tira son sifflet de sa poche, mais il eut beau siffler, sa femme était morte et resta morte.
Aussitôt le seigneur fit mettre les chevaux à son carrosse, et, accompagné de deux laquais, se rendit en toute hâte chez René. Il s'empara de lui et le fit porter dans le carrosse, pieds et poings liés, pour aller le jeter dans un grand trou rempli d'eau. Mais, en chemin, le seigneur et ses gens étant descendus un moment, un pâtre vint à passer avec ses vaches; il vit René qui était seul, garrotté dans le carrosse. «Que fais-tu là?» lui demanda-t-il.—«Ah!» répondit l'autre, «on m'emmène de force pour être curé, et je ne sais ni lire ni écrire.—Ma foi,» dit le pâtre, «cela ferait joliment mon affaire à moi qui sais lire et écrire couramment.—Mets-toi donc à ma place,» dit René. Le pâtre accepta la proposition; il délivra René et se laissa mettre dans le carrosse, pieds et poings liés. Cela fait, René partit avec le troupeau. Quand le carrosse fut arrivé près du trou, les laquais prirent le pâtre et le jetèrent dans l'eau.