Quelque temps après, le seigneur, étant rentré au château, vit arriver René conduisant ses vaches. «Pourriez-vous, Monseigneur,» dit René, «me recevoir pour la nuit avec mes bêtes?—Comment?» s'écria le seigneur, «te voilà revenu!—Oui, Monseigneur. Je serais encore là-bas, si vous m'aviez fait jeter un peu plus loin; mais à l'endroit où je suis tombé, j'ai trouvé un beau carrosse à six chevaux, et de l'or et de l'argent en quantité.»
Le seigneur demanda à René de le conduire à cet endroit avec ses deux laquais. Quand ils furent au bord du trou, René dit au seigneur: «Mettez-vous ici;—et vous,» dit-il aux laquais, «mettez-vous là.» Puis il les poussa tous les trois dans le trou, où ils se noyèrent.
Après cette aventure, René se trouva le plus riche du village et en devint le seigneur.
REMARQUES
Comparer nos nos 20, Richedeau, 49, Blancpied, et 71, le Roi et ses fils. Voir les remarques de M. Kœhler sur un conte écossais de ce genre dans la revue Orient und Occident (t. II, 1863, p. 486 seq.) et sur deux contes siciliens (Gonzenbach, nos 70, 71).
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Ce thème se présente sous deux formes différentes, avec la même dernière partie (la ruse du héros qui fait jeter un autre dans l'eau à sa place).
Dans la première forme, celle à laquelle se rattache le conte lorrain que nous étudions en ce moment, le héros vend, comme on l'a vu, des objets qu'il fait passer pour merveilleux.—Dans la seconde forme, il ne vend rien à ses dupes, mais il leur joue d'autres tours: nous dirons un mot de cette forme dans les remarques de notre no 20, Richedeau. Quelquefois un ou deux éléments de la première forme viennent se combiner avec la seconde.
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Le conte étranger qui, pour le corps du récit, se rapproche peut-être le plus de notre conte, est un conte toscan (Gubernatis, Novelline di Santo-Stefano, no 30): Un homme qui passe pour niais vend à ses deux frères une marmite qui, grâce à son adresse, paraît bouillir sans feu. Quand ses frères viennent pour se plaindre du marché qu'ils ont fait, il feint de tuer sa femme, qui a mis sous ses vêtements une vessie pleine de sang, et de la ressusciter au moyen d'un sifflet. Les frères achètent le sifflet et tuent leurs femmes. Vient alors l'épisode de la jument qui fait des écus, et le dénouement ordinaire, que nous étudierons à part.—Dans un conte sicilien (Gonzenbach, no 71), le héros vend successivement à un seigneur un âne aux écus, une marmite qui bout sans feu, et un lapin qui fait les commissions; dans un autre conte sicilien (Pitrè, no 157), les objets sont les mêmes, excepté l'âne, qui est remplacé par le sifflet qui ressuscite (il en est ainsi dans un conte italien du Mantouan, no 13 de la collection Visentini). Dans un troisième conte sicilien (Gonzenbach, no 70), au lieu du sifflet, c'est une guitare.—Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 83), nous trouvons un cheval qui fait des ducats, un traîneau qui marche tout seul et un bâton qui ressuscite.—Dans un conte basque (Webster, p. 154; Vinson, p. 103), deux objets seulement: un lièvre qui fait les commissions et une flûte qui ressuscite;—dans un conte écossais (Campbell, no 39, III), deux aussi: cheval qui fait de l'or et de l'argent, cor qui ressuscite;—dans un conte irlandais, cité par M. Kœhler (loc. cit., p. 501), cheval également et corne à bouquin;—dans un conte norwégien (Asbjœrnsen, Tales of the Fjeld, p. 94), corne à bouquin et marmite.