Tous ces contes n'ont pas, à proprement parler, d'introduction caractéristique qui précède le récit des mauvais tours joués par le héros. Dans ceux qui vont suivre, il en est autrement. Ainsi, dans un conte gascon de la collection Cénac-Moncaut (p. 173), un jeune homme un peu niais se laisse attraper par deux marchands auxquels il vend, pour moins que rien, les deux bœufs de sa mère. Pour se venger, il vend à son tour à ces mêmes marchands un loup couvert d'une peau de bélier, et le loup, mis dans la bergerie, étrangle les moutons. Furieux, les marchands arrivent chez le jeune homme, qui feint de tuer son chien et de lui rendre ensuite la vie au moyen de certaines paroles. Il vend le couteau et la formule magique aux marchands, qui tuent l'un son bœuf, l'autre son mulet. Suit le dénouement.—Dans un conte allemand (Müllenhoff, p. 458), l'introduction est presque la même. Un vieux bonhomme a été attrapé par trois frères; il leur vend ensuite un loup en leur faisant croire que c'est un bouc qui n'a pas encore de cornes. Les objets prétendus merveilleux sont ici le cheval et le sifflet.—Un conte catalan (Rondallayre, III, p. 82) a également la vente du loup, mais elle n'est pas la revanche d'un mauvais tour qui aurait été précédemment joué au héros. Trois objets: lièvre qui fait les commissions, trompette qui ressuscite et marmite qui bout toute seule.
Dans un conte grec moderne (Hahn, no 42), un pope a été attrapé par des «hommes sans barbe» qui, par leurs avis malicieux, lui ont fait mutiler son bœuf. Il leur vend ensuite un âne qui fait de l'or et un sifflet qui ressuscite.
Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 85), la vache d'un meunier a été tuée d'un coup de fusil par le seigneur du village. Le meunier écorche la bête et s'en va pour en vendre la peau à la ville voisine. Passant à travers un bois pendant la nuit, il grimpe sur un arbre pour attendre le jour. Arrivent des voleurs, qui s'arrêtent sous l'arbre pour partager leur argent. Le meunier jette au milieu d'eux la peau de vache. Les voleurs, en voyant ces grandes cornes et cette peau noire, croient que c'est le diable et s'enfuient, laissant là tout leur argent, que le meunier ramasse.—Cette introduction, qui est, on le voit, presque l'introduction du conte lorrain, reparaît presque identiquement dans un conte toscan (Nerucci, no 21) et dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 218), l'un et l'autre de cette famille[160]. L'épisode du prétendu diable aux grandes cornes se retrouve aussi, avec d'assez fortes altérations, dans un conte allemand de ce type (Müllenhoff, p. 461).—Enfin, un conte grec moderne de la Terre d'Otrante (E. Legrand, p. 177), qui se rattache à la seconde forme de notre thème, présente une introduction analogue. Le plus jeune de trois frères n'a pour héritage qu'une vache maigre; il la tue, l'écorche et étend la peau sur un poirier sauvage. La peau devient très sèche; alors il se l'attache autour du corps et s'en va frappant dessus, comme sur un tambour. Des voleurs, en train de se partager de l'argent, entendent le bruit; ils croient que ce sont les gendarmes et s'enfuient sans prendre le temps d'emporter leur butin.
Notons que le conte breton, dont nous venons de parler, a non seulement, comme tant d'autres, la marmite merveilleuse, mais aussi, comme notre conte, le fouet avec lequel on la fait bouillir. L'autre objet merveilleux (il n'y en a que deux) est un violon qui remplit le rôle du sifflet[161].—Dans un conte de la Basse-Normandie, très altéré (Fleury, p. 180), il y a également un fouet, et, en outre, une corne qui ressuscite.
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La dernière partie de notre conte est altérée. Le «carrosse» remplace assez maladroitement le sac (ou parfois le coffre) où, dans les autres contes de cette famille, on enferme le héros[162]. De plus, nous avons dû laisser de côté un passage qui ne présentait aucun sens raisonnable. Après avoir dit que le seigneur avait fait mettre René dans un carrosse, pieds et poings liés, pour aller le jeter à l'eau, et que, chemin faisant, le seigneur et ses gens étaient descendus un moment, le conte de Montiers ajoutait que René, voyant passer un lièvre, sautait à pieds joints hors du carrosse. Venait ensuite, rattachée d'une manière incohérente, la rencontre du pâtre.—Un conte irlandais (The Royal Hibernian Tales, p. 61) nous a mis sur la voie de la forme primitive de cet épisode du lièvre. Dans ce conte irlandais, les deux voisins de Donald, à qui celui-ci a joué plusieurs tours pour se venger du mal qu'ils lui ont fait, le mettent dans un sac pour aller le jeter à la rivière. Chemin faisant, ils font lever un lièvre; ils déposent alors leur fardeau et courent après le lièvre. Pendant ce temps, passe un pâtre, que Donald trompe, comme cela a lieu dans tous les contes de ce genre.—Evidemment voilà la forme primitive du passage complètement défiguré de notre conte.
Dans bon nombre de contes de cette famille, le héros, enfermé dans son sac et laissé seul, crie, en entendant passer le berger: «Je ne veux pas épouser la princesse!» Et l'autre demande à se mettre à sa place.—Dans plusieurs, il crie: «Je ne veux pas être maire!» (conte allemand, Grimm, no 61; conte lithuanien, Schleicher, p. 121; conte du «pays saxon» de Transylvanie, Haltrich, no 60, etc.).—Dans un conte catalan, il ne veut pas être roi (Rondallayre, III, p. 82); dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 218) et dans un conte allemand (Orient und Occident, II, p. 494), évêque;—dans un conte toscan (Gubernatis, Novelline di Santo-Stefano, no 30), dans un conte bavarois (Orient und Occ., II, p. 496), pape.—Ailleurs (conte irlandais des Hibernian Tales, cité plus haut; conte danois, Or. und Occ., II, p. 497; conte norwégien, ibid.), il dit qu'il va être emporté au ciel, mais qu'il ne veut pas encore y aller.
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Un conte fort ressemblant a été fixé par écrit dès le XIe et peut-être le Xe siècle, sous forme de petit poème en latin (Kœhler, loc. cit., p. 488). Nous aurons à en rapprocher l'introduction de celle de notre no 20, Richedeau. Dans ce vieux conte, les objets prétendus merveilleux sont une trompette qui ressuscite et une jument qui fait de l'or. Enfermé dans un tonneau et laissé seul sur le bord de la mer, pendant que ses anciennes dupes sont entrées au cabaret, le héros entend passer un porcher avec son troupeau. Il crie: «Je ne veux pas être fait prévôt.» Le porcher prend sa place, etc.
Au XVIe siècle, Straparola recueillait un conte du même genre (no 7 des contes extraits de Straparola et traduits en allemand par Valentin Schmidt). Nous y trouvons une chèvre qui fait les commissions et un sifflet qui ressuscite. Enfermé dans le sac, maître Scarpafico crie qu'il ne veut pas de la princesse[163].—Vers la même époque paraissait, aussi en Italie, un petit livre dont nous reproduirons le titre, qui résume tout le sujet: «Histoire du paysan Campriano, lequel était fort pauvre et avait six filles à marier, et qui par adresse faisait faire des écus à son âne, et le vendit à des marchands pour cent écus, et puis leur vendit une marmite qui bouillait sans feu, un lapin qui portait des dépêches, et une trompette qui ressuscitait les morts, et finalement jeta ces marchands dans une rivière. Avec beaucoup d'autres choses plaisantes et belles. Composée par un Florentin» (Orient und Occident, III, p. 348).