Une autre version, qui se rapporte à la seconde forme du thème, indiquée plus haut, figure dans un livre imprimé en 1559, le Nachtbüchlein de Valentin Schumann (Germania, I, p. 359).

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En Orient, nous pouvons citer un grand nombre de contes de ce genre, où se rencontrent pour ainsi dire les moindres détails des contes européens.

Nous résumerons d'abord un conte kirghis, publié par M. Radloff dans sa collection de chants et récits des tribus tartares de la Sibérie méridionale (t. III, p. 332): Eshigældi est dépouillé par des voleurs; il ne lui reste plus que deux roubles et un cheval rogneux. Il lui fait faire de l'argent à peu près comme René, et le vend à trois frères. Quand ceux-ci viennent pour se plaindre, il leur vend un pot qui bout tout seul. Furieux d'avoir été deux fois trompés, les trois frères garrottent Eshigældi et le déposent sur le bord de la rivière pour l'y jeter. Pendant qu'ils sont allés chercher une perche pour le pousser dans l'eau, vient à passer un homme à cheval, très bien vêtu, qui demande à Eshigældi pourquoi il se lamente. L'autre lui répond qu'on veut le faire prince de la ville et que lui ne veut pas. L'homme se met à sa place et Eshigældi s'en va avec les beaux habits et le beau cheval. Une fois revenus, les trois frères jettent l'homme dans la rivière et sont ensuite bien étonnés de revoir Eshigældi, qui leur dit que c'est au fond de l'eau qu'il a trouvé ce beau cheval et qu'il y en a encore bien d'autres. Les trois frères se jettent à l'eau et se noient. (Dans les remarques de notre no 20, Richedeau, nous donnerons le résumé d'un conte tartare d'une autre tribu, qui se rattache à la seconde forme de notre thème.)

Voici maintenant deux contes, qui ont été recueillis par M. Thorburn chez les Afghans mahométans qui forment la population du Bannu, province traversée par l'Indus et conquise en 1848 par l'Angleterre. Le premier est ainsi conçu (Thorburn, Bannu: or our Afghan Frontier, p. 184): «Un jour, le bœuf d'un vieux bonhomme s'en étant allé sur le champ du voisin, celui-ci lui coupa la langue, et la pauvre bête mourut. Le fils du bonhomme écorcha le bœuf et emporta la peau; mais, comme le soir vint avant qu'il eût regagné son village, il grimpa sur un arbre avec son fardeau pour y passer la nuit. Il y était à peine, qu'une bande de voleurs, revenant d'expédition, s'arrêta sous l'arbre pour partager le butin. «Puisse la foudre tomber sur celui qui détournera quelque chose!» dit le chef d'une voix rude. En l'entendant, le jeune homme fut si effrayé qu'il lâcha sa peau de bœuf, qui tomba avec fracas à travers les branches et les feuilles sèches (on était en hiver). «Dieu nous punit de vouloir nous attraper les uns les autres!» crièrent les voleurs, dont aucun n'avait fidèlement mis son butin dans la masse commune, et ils s'enfuirent a toutes jambes. Le lendemain matin, le jeune homme descendit de son arbre et ramassa tout l'argent des voleurs[164].—Revenu dans son village, il dit qu'il avait échangé sa peau de bœuf dans un bazar voisin contre une valeur de cent roupies. Aussitôt les gens du village tuèrent tout leur bétail et en portèrent les peaux au marché; mais on leur en offrit seulement quelques pièces de cuivre[165]. De retour chez eux, ils s'emparèrent du jeune homme, l'attachèrent à un poteau sur le bord de la rivière pour le noyer la nuit venue, et s'en allèrent à leurs affaires. Le jeune homme ne cessait de crier: «Je ne veux pas! je ne veux pas!» Vint à passer un montagnard, qui lui demanda ce qu'il faisait là. «Le roi veut me forcer à épouser sa fille, et moi je ne veux pas; il m'a attaché à ce poteau pour m'y faire consentir,—Je serais bien content d'être à votre place,» dit le montagnard.—«Mettez-vous-y.» Il s'y mit, et, quand les villageois arrivèrent, ils jetèrent à l'eau le pauvre montagnard. Le lendemain matin, ils furent bien étonnés de voir le jeune homme arriver avec trois moutons. «D'où viens-tu?» lui dirent-ils.—«Eh! parbleu, de la rivière, et j'ai joliment froid!» dit-il en tordant ses habits, qu'il avait eu la précaution de mouiller.—«Mais est-ce que nous ne t'avons pas jeté à l'endroit le plus profond?—Je n'en sais rien; mais là où vous m'avez jeté, il y a de grands troupeaux de moutons; j'en ai pris trois que voici, et j'y retournerai après déjeuner.» Là dessus, les villageois coururent se jeter à la rivière, et ils s'y noyèrent tous.

Le second conte afghan complète le premier. En voici l'analyse: Dans un village, il y avait deux frères, l'un très avisé, nommé Tagga-Khan, l'autre niais. Un jour, Tagga-Khan envoie son frère conduire une chèvre au marché. L'innocent rencontre successivement six fripons qui se sont échelonnés le long de la route; chacun d'eux lui dit à son tour que c'est un chien qu'il conduit et non pas une chèvre; sur quoi le pauvre garçon, ahuri, laisse là sa bête[166]. Tagga-Khan, ayant appris le tour joué à son frère, jure de le faire payer au centuple. Le lendemain, il se met en route pour le marché, monté sur un méchant âne qu'il a splendidement caparaçonné. Les six fripons, qui sont frères, se trouvent également sur son chemin, et lui demandent pourquoi il a si magnifiquement harnaché son âne. «Ce n'est pas un âne,» dit Tagga-Khan; «c'est un bouchaki.—Qu'est-ce qu'un bouchaki?—C'est un animal qui vit cent ans et qui fait de l'or, qu'on trouve chaque matin dans son fumier.» Tagga-Khan, s'étant arrangé pour ne pouvoir arriver le soir à la ville, est invité par les frères à passer la nuit chez eux, et, le lendemain matin, ceux-ci, qui l'observent en cachette, le voient ramasser sur le fumier de l'âne un morceau d'or qu'il y avait adroitement déposé. Ils se rendent quelques jours après chez Tagga-Khan et lui achètent son âne pour cinq cents roupies. Bientôt ils reviennent se plaindre du marché qu'ils ont fait. Mais Tagga-Khan a prévu la chose et il a donné ses instructions à sa femme. Celle-ci dit aux frères que son mari est sorti et qu'elle va l'envoyer chercher par son lapin gris. Et elle lâche le lapin en lui disant de ramener son maître. Une heure après, Tagga-Khan, qui avait emporté un autre lapin gris tout pareil au premier, revient avec l'animal sous le bras et répond aux questions des frères que le lapin est venu en effet l'appeler. Les six frères, émerveillés, achètent encore le lapin pour cinq cents roupies[167]. Quand ils reviennent pour chercher querelle à Tagga-Khan, celui-ci fait semblant d'être mécontent de sa femme et de la tuer; puis, se radoucissant, il prend un certain bâton, en touche sa femme, et elle se relève. Les six frères achètent, toujours pour cinq cents roupies, le bâton magique. Rentrés chez eux, ils ont une dispute avec leur mère et la tuent, comptant sur le bâton pour la ressusciter; mais la bonne femme reste morte. Alors ils s'enfuient, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, et on ne les revoit plus.

Dans l'Inde même, on a recueilli plusieurs contes de cette famille. Nous donnerons d'abord l'analyse d'un conte provenant du Bengale (Indian Antiquary, 1874, p. 11): Un paysan a un oiseau apprivoisé; quand il est à travailler aux champs, sa femme attache à l'oiseau une pipe et tout ce qu'il faut pour fumer, et l'oiseau va le porter à son maître. Un jour, six hommes qui passent par là voient ce manège de l'oiseau, et ils offrent au paysan de le lui acheter trois cents roupies. Le marché fait, ils attachent à l'oiseau trois cents autres roupies et lui disent de les porter à certain endroit. Mais l'oiseau, naturellement, s'en retourne avec sa charge à la maison du paysan. Celui-ci prend l'argent et fait avaler à sa vache une centaine de roupies. Cependant, les six hommes, s'apercevant que l'oiseau n'a pas fait la commission, vont trouver le paysan. En entrant chez lui, ils voient la vache en train de se débarrasser des roupies: voilà l'oiseau oublié, et les six hommes donnent au paysan cinq mille roupies pour avoir cette merveilleuse vache. Ils l'emmènent chez eux, mais la vache ne donne plus d'or du tout, et les six hommes la ramènent au paysan. Celui-ci les invite à dîner avant qu'on ne s'explique. Ils acceptent. Pendant le repas, le paysan prend un bâton, et, au moment où sa femme sort pour aller chercher encore à manger, il l'en frappe en disant: «Sois changée en jeune fille et apporte-nous un autre plat.» A leur grande surprise, les six hommes voient, au lieu de la femme, une jeune fille (en réalité la fille du paysan) apporter le second plat. Cette même scène se renouvelle plusieurs fois. Ils achètent le bâton cent cinquante roupies, et le paysan leur recommande de bien battre leurs femmes quand elles leur apporteront à manger: elles recouvreront ainsi leur première jeunesse et leur première beauté. Les six hommes suivent si bien cette recommandation, qu'ils les assomment toutes[168]. Furieux, ils courent à la maison du paysan et y mettent le feu. Le paysan ramasse une partie des cendres, en remplit plusieurs sacs, dont il charge un buffle, et il se met en route vers Rangpour. Chemin faisant, il rencontre des hommes qui conduisent à un banquier de cette ville des buffles chargés de sacs de roupies. Il se joint à eux, et, pendant qu'ils dorment, il leur prend deux sacs de roupies, met à la place deux sacs de cendres et s'enfuit. Il prie ensuite un des six hommes, qu'il rencontre, de porter les sacs à sa femme: auparavant il avait enduit de gomme le fond d'un des sacs, de sorte qu'il y était resté attachées quelques roupies, et l'homme peut ainsi voir quel en était le contenu. Il va aussitôt le dire à ses camarades, et les six hommes viennent demander au paysan comment il a eu cet argent; il répond que c'est en vendant les cendres de sa maison. Aussitôt les autres brûlent leurs maisons et s'en vont au bazar mettre les cendres en vente. Ils n'y gagnent que des coups[169]. Plus furieux que jamais, ils se saisissent du paysan, et, après l'avoir mis dans un sac, pieds et poings liés, ils le jettent dans la rivière Ghoradhuba, qui coule près de là. Par bonheur pour le paysan, le sac, en s'en allant à la dérive, s'accroche à un pieu. Vient à passer un homme à cheval. Le paysan lui crie de vouloir bien le tirer du sac, lui promettant de lui couper de l'herbe pour son cheval sans demander de salaire. L'homme le tire du sac, et le paysan lui propose d'aller promener son cheval; l'autre le lui confie, et le paysan passe ainsi auprès des six hommes. Ceux-ci, fort étonnés de le revoir, lui demandent où il a trouvé ce cheval. Il leur répond que c'est dans la rivière Ghoradhuba et qu'il y en reste beaucoup d'autres plus beaux. Aussitôt ils veulent savoir ce qu'il faut faire pour les avoir. Le paysan leur dit d'apporter chacun un sac avec une bonne corde et de se mettre dedans. La chose faite, il en jette un dans l'eau. En entendant le bouillonnement de l'eau, les autres demandent ce que c'est: le paysan répond que c'est leur camarade qui prend un cheval. Alors tous demandent à être jetés vite dans l'eau. Le paysan leur donne satisfaction, et ensuite il vit tranquille et heureux.

On le voit, ce conte indien est tout à fait le pendant des contes européens de ce type. La fin seule n'est pas complète, mais nous en avons une forme sans lacune dans un épisode d'un autre conte également indien, qui a été recueilli chez les Sântâls et publié dans l'Indian Antiquary (1875, p. 258): Gouya s'est associé à une bande de voleurs. Un jour, il se prend de querelle avec eux; les voleurs le battent, le garrottent et le portent vers la rivière pour le noyer. Mais, en chemin, comme ils ont grand'faim, ils s'en vont chercher à manger et déposent Gouya au pied d'un arbre. Un pâtre qui passe par là, attiré par les cris de Gouya, lui demande qui il est et pourquoi il crie. Gouya répond: «Je suis un fils de roi, et on m'emporte malgré moi pour me faire épouser une fille de roi que je n'aime pas.—Laissez-moi me mettre à votre place,» dit le pâtre, «j'épouserai volontiers la princesse.» Il délivre Gouya et se laisse mettre à sa place, pieds et poings liés. Bientôt après reviennent les voleurs; ils prennent le prétendu Gouya et, en dépit de ses protestations, ils le jettent dans la rivière. Pendant ce temps, Gouya s'est enfui, poussant devant lui les vaches du pâtre. Quelques jours après, les voleurs le rencontrent avec son troupeau et lui demandent d'où lui viennent ces vaches. Gouya leur dit qu'il les a prises dans la rivière où ils l'ont jeté; s'ils le veulent, il les jettera dedans à leur tour, et ils trouveront autant de vaches qu'ils en pourront désirer. La proposition est acceptée avec empressement; les voleurs sont garrottés et jetés par Gouya dans la rivière, où ils se noient.

Les principaux traits de cet épisode se présentent dans un troisième conte indien sous une forme non plus plaisante, mais merveilleuse, sottement merveilleuse, à vrai dire. On en jugera en lisant ce fragment d'un conte recueilli dans la même région que le précédent (Indian Antiquary, 1875, p. 11): Un roi, voulant se débarrasser du héros du conte, nommé Toria, fait organiser une grande chasse; Toria doit faire partie de la suite et porter la provision d'œufs et d'eau. Arrivés auprès d'une caverne, les gens du roi disent qu'il s'y est réfugié un lièvre, et ils forcent Toria à y pénétrer; puis ils roulent à l'entrée de grosses pierres, amassent des broussailles devant et y mettent le feu pour étouffer Toria. Mais celui-ci casse ses œufs, et toutes les cendres sont dispersées (sic); ensuite il verse son eau sur la braise, et le feu s'éteint. Etant parvenu, non sans peine, à se glisser hors de la caverne, il voit, à son grand étonnement, que toutes les cendres sont devenues des vaches, et tout le bois à moitié brûlé, des buffles. Il rassemble toutes ces bêtes et les mène chez lui. Quand le roi les voit, il demande à Toria où il se les est procurées. Celui-ci lui dit qu'il les a trouvées dans la caverne où on l'a enfermé: il y en a encore bien d'autres; mais, pour les avoir, il faut que le roi et ses gens entrent dans la caverne, qu'on en bouche l'entrée et qu'on allume du feu devant, comme on a fait pour lui. Le roi s'introduit aussitôt avec ses gens dans la caverne, après avoir dit à Toria de fermer l'entrée et d'allumer le feu. Toria ne se fait pas prier, et le roi et sa suite périssent étouffés.

Le dénouement ordinaire se trouve dans le Cambodge, avec quelques altérations. Nous donnerons le conte cambodgien en entier, le commencement, bien qu'il ne ressemble pas aux contes que nous avons cités, étant nécessaire pour l'intelligence du reste. Voici ce conte (E. Aymonier, p. 8): «Un jeune homme aurait bien voulu manger un porc que sa mère élevait pour le vendre. Un jour, il prétend que les esprits célestes lui ont indiqué la place d'un trésor. Muni d'un panier, il se fait suivre par sa mère au fond de la forêt. Tout à coup il s'élance, applique son panier contre le sol, puis il recommande à sa mère d'appuyer ferme pendant qu'il va chercher une pelle et une pioche pour déterrer le trésor. Il court alors à la maison, tue le cochon et invite amis et voisins à faire ripaille. Sa mère, après l'avoir attendu longtemps, mourant de faim et à bout de forces, lâche le panier et regarde dedans. Furieuse de n'y rien trouver, elle retourne à la maison, se doutant du mauvais tour que lui a joué son fils, et elle arrive au milieu du festin. Alors, outrée de colère, elle charge son frère d'enfermer le jeune homme dans un sac et d'aller le jeter à la rivière. Quand il est sur le bord de l'eau, le menteur demande que par pitié on lui donne son traité sur l'art de mentir qu'il a laissé à la maison sur une poutre: au moins ce traité l'aidera à gagner sa vie là-bas dans le monde des trépassés. L'oncle consent à aller chercher le livre. Pendant qu'il est absent, par hasard passe un lépreux; le menteur l'aperçoit et feint de se parler à lui-même: Il y a longtemps qu'il est entré en retraite dans ce sac pour se guérir de la lèpre; il croit être guéri, mais il voudrait bien s'en assurer. Le lépreux dresse l'oreille et ouvre le sac sur l'invitation de l'autre, qui sort en disant: «Je suis bien guéri, ma foi!» Le lépreux demande à le remplacer dans le sac, et le menteur l'y enferme en lui recommandant, s'il veut une guérison prompte et radicale, de ne pas répondre aux questions, dût-il être insulté et même frappé. A peine le menteur s'est-il esquivé que l'oncle revient, furieux de sa course inutile. Il tombe à grands coups de bâton sur le lépreux, qui s'efforce de tout supporter sans mot dire. Après l'avoir bien frappé, l'oncle jette le sac à l'eau.—Echappé de là, le menteur rencontre sur le bord de la rivière un autre garçon, habile comme lui à tromper. Ce dernier, après avoir plongé, revient à la surface de l'eau, montrant de la menue monnaie, faible partie, dit-il, de son gain au jeu effréné que l'on joue là-bas. Le menteur se déshabille, plonge à son tour et donne de la tête contre une souche. S'apercevant alors que l'autre jeune homme s'est moqué de lui, il revient en songeant au moyen de lui rendre la pareille. «En effet,» lui dit-il, «on joue là un jeu d'enfer. J'ai beaucoup gagné, mais on me renvoie à toi pour le paiement. Comme je me suis obstiné à exiger mon gain, j'ai reçu une rude taloche, avec injonction de me faire payer ici.» L'autre voit qu'il s'est adressé à plus fort que lui. Il donne moitié de ses sapèques, et les deux menteurs se lient d'amitié.»