LXXIII
LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR
Il était une fois des gens qui avaient autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis. Il leur vint encore un petit garçon. Comme personne dans le village ne voulait être parrain, le père s'en alla sur la grande route pour tâcher d'en trouver un. A quelques pas de chez lui, il rencontra un homme qui lui demanda où il allait. C'était le bon Dieu. «Je cherche un parrain pour mon enfant,» répondit-il.—«Si tu veux,» dit l'homme, «je serai le parrain. Je reviendrai dans sept ans et je prendrai l'enfant avec moi.» Le père accepta la proposition, et l'homme donna tout l'argent qu'il fallait pour le baptême; puis, la cérémonie faite, il se remit en route.
Le petit garçon grandit, et ses parents l'aimaient encore mieux que leurs autres enfants. Aussi, quand au bout des sept ans le parrain vint pour prendre son filleul, ils ne voulaient pas s'en séparer. «Il n'y a pas encore sept ans,» disait le père.—«Si fait,» dit le parrain, «il y a sept ans.» Et il prit l'enfant, qu'il emporta sur son dos.
Chemin faisant, l'enfant vit par terre une belle plume. «Hé! ma mule, hé! ma mule!» dit-il, «laisse-moi ramasser cette plume[113]!—Non,» dit le parrain. «Si tu la ramasses, elle te fera bien du mal.» Mais le petit garçon ne voulut rien entendre, et force fut au parrain de lui laisser ramasser la plume. Il continuèrent leur route et arrivèrent chez un roi. Ce roi avait de belles écuries et de laides écuries; il avait de beaux chevaux et de laids chevaux. L'enfant passa sa plume sur les laides écuries du roi, et elles devinrent aussi belles que les belles écuries du roi; puis il la passa sur les laids chevaux du roi, et ils devinrent aussi beaux que les beaux chevaux du roi. Le roi prit l'enfant en amitié et le garda près de lui.
Les serviteurs du palais devinrent bientôt jaloux de l'affection que le roi témoignait au jeune garçon. Ils allèrent un jour dire à leur maître qu'il s'était vanté d'aller chercher l'oiseau de la plume. Le roi le fit appeler. «Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté d'aller chercher l'oiseau de la plume.—Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.—Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami, si je ne l'ai pas demain pour les neuf heures du matin, tu seras pendu.»
Le jeune garçon sortit bien triste. «Hé! ma mule, hé! ma mule!—Elle te fera bien du mal, cette plume!» dit le parrain. «Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi dans les champs, et le premier oiseau que nous trouverons dans une roie[114], ce sera l'oiseau de la plume.» Ils s'en allèrent donc dans les champs, et le premier oiseau qu'ils trouvèrent dans une roie, ce fut l'oiseau de la plume.
Le jeune garçon s'empressa de porter l'oiseau au roi; mais, au bout de deux ou trois jours, l'oiseau mourut. Alors les serviteurs dirent au roi que le jeune garçon s'était vanté de ressusciter l'oiseau. Le roi le fit appeler. «Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté de ressusciter l'oiseau.—Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.—Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami, si l'oiseau n'est pas ressuscité demain pour les neuf heures du matin, tu seras pendu.»
«Hé! ma mule, hé! ma mule!—Elle te fera bien du mal, cette plume! Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, coupe-moi la tête. Tu y trouveras de l'eau, que tu donneras à boire à l'oiseau, et aussitôt il reviendra à la vie. Puis tu me rajusteras la tête sur les épaules, et il n'y paraîtra plus.» Le jeune garçon fit ce que son parrain lui conseillait, et, dès qu'il eut versé l'eau dans le bec de l'oiseau, celui-ci fut ressuscité. Puis il remit la tête sur les épaules du parrain, et il n'y parut plus.
Les serviteurs, de plus en plus jaloux, dirent au roi que le jeune garçon s'était vanté d'aller chercher la Belle aux cheveux d'or, qui demeurait de l'autre côté de la mer. Le roi fit venir le jeune garçon. «Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté d'aller chercher la Belle aux cheveux d'or, qui demeure de l'autre côté de la mer.—Non, sire, je ne m'en suis pas vanté. Je n'ai jamais entendu parler de la Belle aux cheveux d'or, et je ne sais pas même où est la mer.—Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami, si la Belle aux cheveux d'or n'est pas ici demain pour les neuf heures du matin, tu seras pendu.»
«Hé! ma mule, hé! ma mule!—Elle te fera bien du mal, cette plume! Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi. Nous emporterons un tambour, et, quand nous aurons passé la mer, nous battrons la caisse dans le premier village où nous entrerons, et la première jeune fille qui se montrera, ce sera la Belle aux cheveux d'or. Je la rapporterai sur mon dos.» Ils traversèrent donc la mer. Dans le premier village où ils entrèrent, ils battirent la caisse, et la première jeune fille qui se montra, ce fut la Belle aux cheveux d'or. Ils la prirent avec eux et se remirent en route pour revenir chez le roi. Quand ils furent sur la mer, la jeune fille jeta dedans son anneau et sa clef.