Fritz était tout déconcerté. Ne sachant que répondre, il prit Christel par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Sûzel; l'autre anabaptiste les suivait.
«Père Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille, vous n'avez pas tout à fait tort en ce qui vous concerne; mais à quoi bon emmener Sûzel? Vous pourriez bien me la confier; l'occasion de prendre un peu de plaisir n'arrive pas si souvent, que diable!
—Hé, mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir! s'écria le fermier en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre père, monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas laisser les ouvriers seuls... ma femme fait la cuisine, moi, je conduis la voiture.... Si le temps changeait, qui sait quand nous rentrerions les foins? Et puis, nous avons une affaire de famille à terminer, une affaire très sérieuse.»
En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina gravement la tête.
«Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez réellement tort; n'est-ce pas, Sûzel?»
Sûzel ne répondit pas; elle regardait à terre, et l'on voyait bien qu'elle aurait voulu rester.
Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner l'éveil à tout le monde; c'est pourquoi prenant son parti, tout à coup il s'écria d'un ton assez joyeux:
«Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais au moins vous prendrez un verre de vin avec nous au Mouton-d'Or.
—Oh! quant à cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je m'en vais de suite avec Sûzel embrasser la grand-mère, et, dans un quart d'heure, notre voiture s'arrêtera devant l'auberge.
—Bon, allez!» Fritz serra doucement la main de Sûzel, qui paraissait bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la Madame Hütte. Hâan et Schoultz, après avoir reconduit leurs danseuses, étaient montés sur l'estrade; il les rejoignit: «Tu vas charger Andrès de diriger ton orchestre, dit-il à Iôsef, et tu viendras prendre quelques verres de bon vin avec nous.» Le bohémien ne demandait pas mieux. Andrès s'étant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras dessus bras dessous. À l'auberge du Mouton-d'Or, Fritz fit servir un dessert dans la grande salle alors déserte, et le père Loerich descendit à la cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit à rafraîchir dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa près des fenêtres, et presque aussitôt le char à bancs de l'anabaptiste parut au bout de la rue. Christel était assis devant, et Sûzel derrière sur une botte de paille, au milieu des kougelhof et des tartes de toute sorte, qu'on rapporte toujours de la fête. Fritz, voyant Sûzel, se dépêcha de casser le fil de fer d'une bouteille, et au moment où la voiture s'arrêtait, il se dressa devant la fenêtre, et laissa partir le bouchon comme un pétard, en s'écriant: