Fritz était devenu fort grave: «Où diable veut-elle en venir avec son Jacob? se dit-il tout inquiet.

—Sûzel, reprit la fermière, n'est pas loin de ses dix-huit ans; c'est en octobre, après les vendanges, qu'elle est venue au monde; ça fait qu'elle aura dix-huit ans dans cinq mois; c'est un bon âge pour se marier.»

Les joues de Fritz tressaillirent, un frisson passa dans ses cheveux, et je ne sais quelle angoisse inexprimable lui serra le cœur.

Mais la grosse fermière, calme et paisible de sa nature, ne vit rien et continua tranquillement:

«Je me suis aussi mariée à dix-huit ans, monsieur Kobus; cela ne m'a pas empêchée de bien me porter, Dieu merci!

«Pelsly, connaissant nos biens, avait pensé depuis la Saint-Michel à Sûzel pour son garçon. Mais avant de rien dire et de rien faire, il est venu lui-même, comme pour acheter notre petit bœuf. Il a passé la journée de la Saint-Jean chez nous; il a bien regardé Sûzel, il a vu qu'elle n'avait pas de défauts, qu'elle n'était ni bossue, ni boiteuse, ni contrefaite d'aucune manière; qu'elle s'entendait à toute sorte d'ouvrages, et qu'elle aimait le travail.

«Alors il a dit à Christel de venir à la fête de Bischem, et Christel a vu hier le garçon; il s'appelle Jacob, il est grand et bien bâti, laborieux; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter de mieux pour Sûzel. Pelsly a donc demandé hier Sûzel en mariage pour son fils.»

Depuis quelques instants Fritz n'entendait plus; ses joies, ses espérances, ses rêves d'amour, tout s'envolait; la tête lui tournait. Il était comme une chandelle des prés, dont un coup de vent disperse le duvet dans les airs, et qui reste seule, nue, désolée, avec son pauvre lumignon.

La mère Orchel, qui ne se doutait de rien, tira le coin de son mouchoir de sa poche, et baissant la tête, se moucha; puis elle reprit:

«Nous avons causé de cela toute la nuit, Christel et moi. C'est un beau mariage pour Sûzel, et Christel a dit: "Tout est bien; seulement, M. Kobus est un homme si bon, qui nous aime tant, et qui nous a rendu de si grands services, que nous serions de véritables ingrats, si nous terminions une pareille affaire sans le consulter. Je ne peux pas aller moi-même à Hunebourg aujourd'hui, puisque nous avons cinq voitures de loin à rentrer; mais toi, tu partiras tout de suite après le déjeuner, et tu seras encore de retour avant onze heures, pour préparer le dîner de nos gens." Voilà ce que m'a dit Christel. Nous espérons tous les deux que cela vous conviendra, surtout quand vous aurez vu le garçon; Christel veut le faire venir exprès pour vous l'amener. Et si vous êtes content de lui, eh bien! nous ferons le mariage; je pense que vous serez aussi de la noce: vous ne pouvez nous refuser cet honneur.»