Il voyait aussi, derrière les acacias en boule de la petite place, près de l'hôtel de ville, la façade blanche de sa maison; et la distance ne l'empêchait pas de reconnaître que les fenêtres étaient ouvertes pour donner de l'air.
Tout en marchant, il se représentait la brasserie du Grand-Cerf, avec sa cour au fond entourée de platanes; les petites tables au-dessous, encombrées de monde, les chopes débordant de mousse. Il se revoyait dans sa chambre, en manches de chemise, les pantalons serrés aux hanches, les pieds dans ses pantoufles, et se disait tout joyeux:
«On n'est pourtant jamais mieux que chez soi, dans ses vieux habits et ses vieilles habitudes. J'ai passé quinze jours agréables au Meisenthâl, c'est vrai; mais s'il avait fallu rester encore, j'aurais trouvé le temps long. Nous allons donc recommencer nos discussions, le vieux David Sichel et moi; nous allons nous remettre à nos bonnes parties de youker avec Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, Speck et les autres. Voilà ce qui me convient le mieux. Quand je suis assis en face de ma table, pour dîner ou pour régler un compte, tout est dans l'ordre naturel. Partout ailleurs je puis être assez content, mais jamais aussi calme, aussi paisible que dans mon bon vieux Hunebourg.»
Au bout d'une demi-heure, tout en rêvant de la sorte, il avait parcouru le sentier de la Finckmath, et passait derrière les fumiers du Postthâl pour entrer en ville.
«Qu'est-ce que la vieille Katel va me dire? pensait-il. Elle va me dévider son chapelet; elle va me reprocher une si longue absence.»
Et tout en allongeant le pas sous la porte de Hildebrandt, il souriait et regardait en passant les portes et les fenêtres ouvertes dans la grande rue tortueuse: le ferblantier Schwartz, taillant son fer-blanc, les besicles sur son petit nez camard et les yeux écarquillés; le tourneur Sporte faisant siffler sa roue et dévidant ses ételles en rubans sans fin; le tisserand Koffel, tout petit et tout jaune, devant son métier, lançant sa navette avec un bruit de ferraille interminable; le forgeron Nickel ferrant le cheval du gendarme Hierthès, à la porte de sa forge, et le tonnelier Schweyer enfonçant les douves de ses tonnes à grands coups de maillet, au fond de sa voûte retentissante.
Tous ces bruits, ce mouvement, cette lumière blanche sur les toits, cette ombre dans la rue; le passage de tous ces gens qui le saluaient d'un air particulier, comme pour dire: «Voilà M. Kobus de retour; il faut que je me dépêche de raconter cette nouvelle à ma femme»; les enfants criant en chœur à l'école: «B-A, BA, B-E, BE»; et les commères réunies par cinq ou six devant leur porte, tricotant, babillant comme des pies, pelant des pommes de terre, et lui criant, en se fourrant l'aiguille derrière l'oreille: «Hé! c'est vous, monsieur Kobus; qu'il y a longtemps qu'on ne vous a vu!» tout cela le réjouissait et le remettait dans son assiette ordinaire.
«Je vais me changer en arrivant, se disait-il, et puis j'irai prendre une chope à la brasserie du Grand-Cerf.»
Dans ces agréables pensées il tournait au coin de la mairie, et traversait la place des Acacias, où se promenaient gravement les anciens capitaines en retraite, chauffant leurs rhumatismes au soleil, et sept ou huit officiers de hussards, roides dans leurs uniformes comme des soldats de bois.
Mais il n'avait pas encore gravi les cinq ou six marches en péristyle de sa maison, que la vieille Katel criait déjà dans le vestibule: