J’eus un éblouissement.
Le baron s’était levé, il me salua, et j’entendis sa grande canne à pomme d’ivoire résonner sur chaque marche jusqu’au bas de l’escalier. Alors, revenu de ma stupeur, je me rappelai tout à coup que je ne l’avais pas remercié, et je descendis les cinq étages comme la foudre; mais, arrivé sur le seuil, j’eus beau regarder à droite et à gauche, la rue était déserte.
«Tiens! me dis-je, c’est drôle!… »
Et je remontai l’escalier tout haletant.
II
La manière surprenante dont Van Spreckdal venait de m’apparaître me jetait dans une profonde extase: «Hier, me disais-je en contemplant la pile de ducats étincelant au soleil, hier je formais le dessein coupable de me couper la gorge, pour quelques misérables florins, et voilà qu’aujourd’hui la fortune me tombe des nues… Décidément, j’ai bien fait de ne pas ouvrir mon rasoir, et si jamais la tentation d’en finir me reprend, j’aurai soin de remettre la chose au lendemain.»
Après ces réflexions judicieuses, je m’assis pour terminer l’esquisse; quatre coups de crayon, et c’était une affaire faite. Mais ici m’attendait une déception incompréhensible. Ces quatre coups de crayon, il me fut impossible de les donner; j’avais perdu le fil de mon inspiration, le personnage mystérieux ne se dégageait pas des limbes de mon cerveau. J’avais beau l’évoquer, l’ébaucher, le reprendre; il ne s’accordait pas plus avec l’ensemble qu’une figure de Raphaël dans une tabagie de Téniers… J’en suais à grosses gouttes.
Au plus beau moment, Rap ouvrit la porte sans frapper, suivant sa louable attitude, ses yeux se fixèrent sur ma pile de ducats, et d’une voix glapissante il s’écria:
«Eh! eh! je vous y prends. Direz-vous encore, monsieur le peintre, que l’argent vous manque…»
Et ses doigts crochus s’avancèrent avec ce tremblement nerveux que la vue de l’or produit toujours chez les avares.