«Vous défendez très bien la paix, je suis de votre avis; seulement tâchons de nous débarrasser d'abord de ceux qui veulent la guerre, et pour nous en débarrasser, faisons-la mieux qu'eux. Vous et moi nous serions bientôt d'accord, car nous sommes de bonne foi, et nous voulons la justice; mais les autres, il faut bien les convertir à coups de canon, puisque c'est la seule voix qu'ils entendent, et la seule raison qu'ils comprennent.»

L'oncle ne disait plus rien alors, et, chose qui m'étonnait beaucoup, il avait même l'air content d'avoir été battu.

Après ces grandes discussions politiques, ce qui faisait le plus de plaisir à l'oncle Jacob, c'était de me trouver, au retour de ses courses, en train de prendre ma leçon de français, madame Thérèse assise, le bras autour de ma taille, et moi debout, penché sur le livre. Alors il entrait tout doucement pour ne pas nous déranger, et s'asseyait en silence derrière le fourneau, allongeant les jambes et prêtant l'oreille dans une sorte de ravissement; il attendait quelquefois une demi-heure avant de tirer ses bottes et de mettre sa camisole, tant il craignait de me distraire, et quand la leçon était finie, il s'écriait:

«A la bonne heure, Fritzel, à la bonne heure, tu prends goût à cette belle langue, que madame Thérèse t'explique si bien. Quel bonheur pour toi d'avoir un maître pareil! Tu ne sauras cela que plus tard.»[1]

Il m'embrassait tout attendri: ce que madame Thérèse faisait pour moi, il l'estimait plus que pour lui-même.

Je dois reconnaître aussi que cette excellente femme ne m'ennuyait pas une minute durant ses leçons; voyait-elle mon attention se lasser, aussitôt elle me racontait de petites histoires qui me réveillaient; elle avait surtout un certain catéchisme républicain, plein de traits nobles et touchants, d'actions héroïques et de belles sentences, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire.

Les choses se poursuivirent ainsi plusieurs jours. Le mauser et Koffel arrivaient tous les soirs, selon leur habitude; madame Thérèse était complètement rétablie, et cela semblait devoir durer[2] jusqu'à la consommation des siècles, lorsqu'un événement extraordinaire vint troubler notre quiétude, et pousser l'oncle Jacob aux entreprises les plus audacieuses.

XIII

Un matin l'oncle Jacob lisait gravement le catéchisme républicain derrière le fourneau; madame Thérèse cousait prés de la fenêtre, et moi j'attendais un bon moment pour m'échapper avec Scipio.

Dehors, notre voisin Spick fendait du bois; aucun autre bruit ne s'entendait au village.