Koffel, lui, [7] ruminait toujours quelque invention; il parlait de son horloge sans poids, où les douze apôtres devaient paraître au coup de midi, pendant que le coq chanterait et que la mort faucherait; ou bien de sa charrue, qui devait marcher toute seule, en la remontant comme une pendule, ou de telle autre découverte merveilleuse.

L'oncle écoutait gravement; il approuvait d'un signe de tête, en rêvant à ses malades.

Moi, je profitais d'un bon moment pour courir à la forge de Klipfel, dont la flamme brillait de loin, dans la nuit, au bout du village. Hans Aden, Frantz Sépel et plusieurs autres s'y trouvaient déjà réunis. Nous regardions les étincelles partir comme des éclairs sous les coups de marteau; nous sifflions [1] au bruit de l'enclume. Se présentait-il une vieille [2] rosse à ferrer, nous aidions à lui lever la jambe.

Ainsi se passaient les jours ordinaires de la semaine; mais les lundis et les vendredis l'oncle recevait la Gazette de Francfort, et ces jours-là les réunions étaient plus nombreuses à la maison. Outre le mauser et Koffel, nous voyions arriver notre bourgmestre Christian Meyer et M. Karolus Richter, le petit-fils d'un ancien valet du comte de Salm-Salm [3]. Ni l'un ni l'autre ne voulait s'abonner à la gazette, mais ils aimaient d'en entendre la lecture pour rien.

Que de fois je me suis rappelé le grand Karolus, le plus grand usurier [4] du pays, qui regardait tous les paysans du haut de sa grandeur, parce que son grand-père avait été laquais de Salm-Salm, et qui s'imaginait vous faire des grâces en fumant votre tabac. Combien de fois je l'ai revu en rêve, allant, venant dans notre chambre basse, écoutant, fronçant le sourcil, plongeant tout à coup la main dans la grande poche de l'habit de l'oncle, pour lui prendre son paquet de tabac, bourrant sa pipe et l'allumant à la chandelle en disant:

«Permettez!»

Oui, toutes ces choses, je les revois.

Pauvre oncle Jacob qu'il était bonhomme de se laisser fumer son tabac, mais il n'y prenait pas même garde; il lisait avec tant d'attention les nouvelles du jour. Les Républicains [1] envahissaient le Palatinat, [2] ils descendaient le Rhin, ils osaient regarder en face les trois électeurs, [3] le roi [4] Wilhelm de Prusse et l'empereur Joseph. [5]

Tous les assistants s'étonnaient de leur audace.

M. Richter disait que cela ne pouvait [6] durer, et que tous ces mauvais gueux seraient exterminés jusqu'au dernier.