La lettre étant écrite en allemand de Saxe,[2] tout ce que je pus y comprendre, c'est qu'on avait dénoncé l'oncle Jacob comme un jacobin, chez lequel se réunissaient les gueux du pays pour célébrer la Révolution;--que madame Thérèse était aussi dénoncée comme une femme dangereuse, regrettée des Républicains à cause de son audace extraordinaire, et qu'un officier prussien, accompagné d'une bonne escorte, devait venir la prendre le lendemain et la diriger sur Mayence[3] avec les autres prisonniers.

Je me rappelle également que Feuerbach conseillait à l'oncle une grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de Kaiserslautern, étaient maîtres du pays, qu'ils emmenaient tous les gens dangereux, et qu'ils les envoyaient jusqu'en Pologne, à deux cents lieues de là, au fond des marais, pour donner le bon exemple aux autres.

Mais ce qui me parut inconcevable, c'est la façon dont l'oncle Jacob, cet homme si calme, ce grand amateur de la paix, s'indigna contre l'avis et les conseils de son vieux camarade. L'oncle accusait Feuerbach d'être un égoïste, prêt à fléchir la tête sous l'arrogance des Prussiens, qui traitaient le Palatinat[1] et le Hundsrück en[2] pays conquis; il s'écriait qu'il existait des lois à Mayence, à Trèves,[3] à Spire, aussi bien qu'en France; que madame Thérèse avait été laissée pour morte par les Autrichiens; qu'on n'avait pas le droit de réclamer les personnes et les choses abandonnées; qu'elle était libre; qu'il ne souffrirait pas qu'on mît la main sur elle; qu'il protesterait; qu'il avait pour ami le jurisconsulte Pfeffel, de Heidelberg; qu'il écrirait, qu'il se défendrait, qu'il remuerait le ciel et la terre; qu'on verrait si Jacob Wagner se laisserait mener de la sorte; qu'on serait étonné de ce qu'un homme paisible était capable de faire pour la justice et le droit.

Madame Thérèse, pendant ce temps, était calme, sa longue figure maigre semblait rêveuse. Ce n'est qu'au bout d'une grande demi-heure, lorsque l'oncle ouvrit son secrétaire, et qu'il s'assit pour écrire au jurisconsulte Pfeffel, qu'elle lui posa doucement la main sur l'épaule, et lui dit avec attendrissement:

«N'écrivez pas, monsieur Jacob, c'est inutile: avant que votre lettre n'arrive, je serai déjà loin.»

L'oncle la regardait alors tout pâle.

«Vous voulez donc partir? fit-il les joues tremblantes.

--Je suis prisonnière, dit-elle, je savais cela; mon seul espoir était que les Républicains reviendraient à la charge, et qu'ils me délivreraient en marchant sur Landau; mais puisqu'il en est autrement, il faut que je parte.

--Vous voulez partir! répéta l'oncle d'un ton désespéré.

--Oui, monsieur le docteur, je veux partir pour vous épargner de grands chagrins; vous êtes trop bon, trop généreux pour comprendre les dures lois de la guerre: vous ne voyez que la justice! Mais en temps de guerre, la justice n'est rien, la force est tout. Les Prussiens sont vainqueurs, ils arrivent, ils m'emmèneront parce que c'est leur consigne. Les soldats ne connaissent que leur consigne: la loi, la vie, l'honneur, la raison des gens ne sont rien; leur consigne passe avant tout.»