L'oncle, renversé[1] dans son fauteuil, ses gros yeux pleins de larmes, ne savait que répondre; seulement il avait pris la main de madame Thérèse et la serrait avec une émotion extraordinaire; puis, se relevant la face toute bouleversée, il se remit à marcher, en déclarant d'une voix de tonnerre que les Républicains avaient raison de se défendre, que leur cause était juste, qu'il le voyait maintenant. Il disait que tout devait être aboli de fond en comble, que le règne du courage et de la vertu devait seul triompher, et finalement, dans une sorte d'enthousiasme extraordinaire, les bras étendus vers madame Thérèse, et les joues rouges jusqu'à la nuque, il lui proposa de monter avec elle sur son traîneau et de la conduire dans la haute montagne chez un bûcheron de ses amis, où elle serait en sûreté; il lui tenait les deux mains et disait:

«Partons... allons-nous-en... vous serez très bien chez le vieux Ganglof.... C'est un homme qui m'est tout dévoué ... Je les ai sauvés, lui et son fils... ils vous cacheront.... Les Prussiens n'iront pas vous chercher dans les gorges du Lauterfelz!»

Mais madame Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la trouvaient pas à Anstatt, ils arrêteraient l'oncle à sa place, et qu'elle aimait mieux risquer de périr de fatigue et de froid sur la grande route que d'exposer à un tel malheur l'homme qui l'avait sauvée d'entre les morts.

Elle dit cela d'une voix très ferme, mais l'oncle ne tenait plus compte alors de semblables raisons. Je me rappelle que ce qui l'ennuyait le plus, c'était de voir partir madame Thérèse avec des hommes barbares, des sauvages venus du fond de la Poméranie; il ne pouvait supporter cette idée et s'écriait:

«Vous êtes faible... vous êtes encore malade.... Ces Prussiens ne respectent rien... c'est une race pleine de jactance et de brutalité.... Vous ne savez pas comment ils traitent leurs prisonniers... je l'ai vu, moi... c'est une honte pour mon pays.... J'aurais voulu cacher, mais il faut que je l'avoue maintenant: c'est affreux!

--Sans doute, monsieur Jacob, répondit-elle, je connais cela par d'anciens[1] prisonniers de mon bataillon: nous marcherons deux à deux, quatre à quatre, tristes, quelquefois sans pain, souvent brutalisés et pressés par l'escorte. Mais les gens de la campagne sont bons chez vous, ce sont de braves gens... ils ont de la pitié... et les Français sont gais, monsieur le docteur...il n'y aura que la route de pénible,[1] et encore je trouverai dix, vingt de mes camarades pour porter mon petit paquet: les Français ont des égards pour les femmes.»

Elle parlait ainsi doucement, la voix un peu tremblante, et à mesure qu'elle parlait je la voyais avec son petit paquet dans la file des prisonniers, et mon coeur se fendait. Oh! c'est alors que je sentis combien nous l'aimions, combien cela nous faisait de peine d'être forcés de la voir partir; car tout à coup je me pris à fondre en larmes, et l'oncle, s'asseyant en face de son secrétaire, les deux mains sur sa figure, resta dans le silence; mais de grosses larmes coulaient lentement jusque sur son poignet. Madame Thérèse elle-même, voyant ces choses, ne put se défendre de sangloter; elle me prenait dans ses bras doucement, et me donnait de gros baisers en me disant:

«Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi.... Vous penserez quelquefois à moi, n'est-ce pas? Moi, je ne vous oublierai jamais!»

Scipio seul restait calme, se promenant autour du fourneau, et nous regardant sans rien comprendre à notre chagrin.

Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous entendîmes Lisbeth allumer du feu dans la cuisine, que nous reprîmes un peu de calme.