Alors l'oncle, se mouchant avec force, dit:

«Madame Thérèse, vous partirez, puisque vous voulez partir absolument; mais il m'est impossible de consentir à ce que ces Prussiens viennent vous prendre ici comme une voleuse, et vous emmènent au milieu de tout le village.

Si l'une de ces brutes vous adressait une parole dure ou insolente, je m'oublierais... car maintenant ma patience est à bout... je le sens, je serais capable de me porter à quelque grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à Kaiserslautern avant que ces gens n'arrivent. Nous partirons de grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon traîneau; nous prendrons les chemins de traverse, et à midi au plus tard nous serons là-bas. Y consentez-vous?

--Oh! monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser cette dernière marque de votre affection? dit-elle tout attendrie. J'accepte avec reconnaissance.

--Cela se fera donc de la sorte, dit l'oncle gravement. Et maintenant essuyons nos larmes, écartons autant que possible ces pensées amères, afin de ne pas trop attrister les derniers instants que nous passerons ensemble.»

Il vint m'embrasser, écarta les cheveux de mon front et dit:

«Fritzel, tu es un bon enfant, tu as un excellent coeur. Rappelle-toi que ton oncle Jacob a été content de toi en ce jour: c'est une bonne pensée de se dire qu'on a donné de la satisfaction à ceux qui nous aiment!»

XIV

Depuis cet instant le calme se rétablit chez nous. Chacun songeait au départ de madame Thérèse, au grand vide que cela ferait dans notre maison, à la tristesse qui succéderait pendant des semaines et des mois aux bonnes soirées que nous avions passées ensemble, à la douleur du mauser, de Koffel et du vieux Schmitt en apprenant cette mauvaise nouvelle; plus on rêvait, plus on découvrait de nouveaux sujets d'être désolé.

Moi, ce qui me semblait le plus amer, c'était de quitter mon ami Scipio; je n'osais pas le dire, mais en pensant qu'il allait partir, que je ne pourrais plus me promener avec lui dans le village, au milieu de l'admiration universelle, que je n'aurais plus le bonheur de lui voir faire l'exercice, et que je serais comme avant, seul à me promener les mains dans les poches et le bonnet de coton tiré sur les oreilles, sans honneur et sans gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation. Et ce qui finissait de m'abreuver d'amertume,[1] c'est que Scipio, grave et pensif, était venu s'asseoir devant moi, me regardant à travers ses épais sourcils frisés, d'un air aussi chagrin que s'il eût compris qu'il fallait nous séparer dans les siècles des siècles.[2] Oh! quand je pense à ces choses, encore aujourd'hui je m'étonne que les grosses boucles blondes de mes cheveux ne soient pas devenues toutes grises, au milieu de ces réflexions désolantes. Je ne pouvais pas même pleurer, tant ma douleur était cruelle; je restais le nez en l'air, mes grosses lèvres retroussées, et mes deux mains croisées autour d'un genou.