« Allons, s’écria le mauser en se levant, arrive maintenant, Fritzel, arrive ! Il est temps que je te donne ce que tu veux. Je vous salue, monsieur Richter ; vous avez un fameux chien. Grédel, vous marquerez deux bouteilles sur l’ardoise. »

Schmitt et Koffel s’étaient aussi levés, et nous sortîmes tous ensemble, riant comme des bienheureux. Scipio nous suivait de près, sachant qu’il n’avait rien de bon à espérer quand nous serions sortis.

Au bas de l’escalier, Schmitt et Koffel tournèrent à droite pour descendre la grand’route ; le mauser et moi nous traversâmes la place, à gauche, pour entrer dans la ruelle des Orties.

Le mauser marchait devant, le dos rond, une épaule un peu plus haute que l’autre, selon son habitude, lançant de grosses bouffées de tabac coup sur coup, et riant tout bas, sans doute à cause de la déconfiture de Richter.

Nous arrivâmes bientôt à sa petite porte enfoncée sous terre ; alors il descendit les marches et me dit :

« Arrive, Fritzel, arrive ; laisse le chien dehors, il n’y a pas trop de place dans le trou. »

Il avait bien raison d’appeler sa baraque un trou, car elle n’avait que deux petites fenêtres à fleur de terre donnant sur la ruelle. A l’intérieur, tout était sombre : le grand lit et l’escalier de bois au fond, les vieux escabeaux, la table couverte de scies, de pointes, de pincettes, l’armoire ornée de deux citrouilles, le plafond traversé de perches, où la vieille Berbel, la mère du mauser, suspendait le chanvre qu’elle filait ; les attrapes de toutes sortes placées sur le vieux baldaquin, dans un enfoncement tout gris de poussière et de toiles d’araignée ; les centaines de peaux de martres, de fouines, de belettes accrochées aux murs, les unes retournées, les autres encore fraîches et bourrées de paille pour les faire sécher, tout cela vous laissait à peine assez de place pour se retourner, et tout cela me rappelle le bon temps de la jeunesse, car je l’ai vu cent fois, été comme hiver, qu’il fît du soleil ou de la pluie, que les petites fenêtres fussent ouvertes ou fermées.

C’est là-dedans que je me représente toujours le mauser, assis devant la table très basse, montant ses attrapes, la joue tirée, les lèvres serrées, et la vieille Berbel, — toute jaune, le bonnet de crin sur la nuque, ses petites mains sèches, aux ongles noirs, sillonnées de grosses veines bleuâtres, — filant du matin au soir à côté du poêle. De temps en temps, elle levait sa petite tête, froncée de rides innombrables, et regardait son fils d’un air de satisfaction.

Mais ce jour-là, Berbel n’était pas de bonne humeur, car à peine fûmes-nous entrés qu’elle se mit à quereller le mauser d’une voix aigre, disant qu’il passait sa vie au cabaret, qu’il ne songeait qu’à boire, sans se soucier du lendemain, toutes choses très fausses auxquelles le mauser ne répondit pas, sachant qu’il faut tout entendre de sa mère sans se plaindre.

Il ouvrit tranquillement l’armoire, tandis que la vieille Berbel criait, et prit sur le plus haut rayon une large écuelle de terre vernissée, où le miel couleur d’or, dans des rayons blancs comme la neige, s’élevait par couches régulières. Il la déposa sur la table, et plaça deux beaux rayons dans une assiette très propre, en me disant :