« Oui, oui, je vais mieux maintenant, lui dit-elle, je me sens plus forte… Ah ! nous avons beaucoup souffert ! »
Puis, exhalant un soupir, elle se remit le coude dans l’oreiller en disant :
« Une bonne nouvelle… seulement une bonne nouvelle, et tout sera bien ! »
Lisbeth venait de dresser la table, elle ne disait rien ; madame Thérèse redevenait rêveuse.
La pendule sonna midi, et, quelques instants après, la vieille servante apporta la petite soupière pour nous deux ; elle fit le signe de la croix et nous dinâmes.
A chaque instant je tournais la tête pour regarder si Hans Aden ne se promenait pas déjà sur le perron de l’église. Madame Thérèse, qui venait de se recoucher, nous tournait le dos, la couverture sur l’épaule ; elle avait sans doute encore de grandes inquiétudes. Moi, je ne songeais qu’aux fumiers du Postthâl ; je voyais déjà nos attrapes en briques posées autour dans la neige, la tuile levée, soutenue par deux petits bois en fourche, et les grains de blé au bord et dans le fond. Je voyais les verdiers tourbillonner dans les arbres, et les moineaux rangés à la file, sur le bord des toits, s’appelant, épiant, écoutant, tandis que nous, tout au fond du hangar, derrière les bottes de paille, nous attendions le cœur battant d’impatience. Puis un moineau voltigeait sur le fumier, la queue en éventail, puis un autre, puis toute la bande. Les voilà ! les voilà près de nos attrapes !… Ils vont descendre… déjà un, deux, trois sautent autour et becquètent les grains de blé… Frouu ! tous s’envolent à la fois ; c’est un bruit à la ferme… c’est le garçon Yéri avec ses gros sabots, qui vient de crier dans l’écurie à l’un de ses chevaux : « Allons, te retourneras-tu, Foux ? » Quel malheur ! Si seulement tous les chevaux étaient crevés, et Yéri avec !… Enfin, il faut attendre encore… les moineaux sont partis bien loin. Tout à coup un d’eux se remet à crier, ils reviennent sur les toits… Ah ! Seigneur Dieu ! pourvu que Yéri ne crie plus… pourvu que tout se taise… S’il n’y avait seulement pas de gens dans cette ferme ni sur la route ! Quelles transes ! Enfin, en voilà un qui redescend… Hans Aden me tire par le pan de ma veste… Nous ne respirons plus… nous sommes comme muets d’espérance et de crainte !
Tout cela, je le voyais d’avance, je ne me tenais plus en place.
« Mais, au nom du ciel, qu’as-tu donc ? me disait Lisbeth ; tu vas, tu cours comme une âme en peine… tiens-toi donc tranquille. »
Je n’entendais plus ; le nez aplati contre la vitre je pensais :
« Viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas ? Il est peut-être déjà là-bas… il en aura emmené un autre ! »