Il tirait ses grosses bottes, assis dans le fauteuil, et regardait Lisbeth mettre la nappe d’un œil aussi luisant que celui de Scipio et le mien.
« Tout ce que je puis vous dire, s’écria-t-il en se relevant, c’est que la bataille de Kaiserslautern n’est pas aussi décisive qu’on le croyait, et que votre bataillon n’a pas donné ; le petit Jean n’a pas couru de nouveaux dangers.
— Ah ! cela suffit, dit madame Thérèse en se recouchant d’un air de bonheur et d’attendrissement inexprimables, cela suffit ! Vous ne m’en diriez pas plus, que je serais déjà trop heureuse. Réchauffez-vous, monsieur le docteur, mangez, ne vous pressez pas, je puis attendre maintenant. »
Lisbeth servait alors la soupe, et l’oncle, en s’asseyant, dit encore :
« Oui, c’est positif, vous pouvez être tranquille sur ces deux points. Tout à l’heure je vous dirai le reste. »
Puis nous nous mîmes à manger, et l’oncle me regardant de temps en temps, souriait comme pour dire : « Je crois que tu veux me rattraper ; où diable as-tu pris un appétit pareil, toi ? »
Bientôt cependant notre grande faim se ralentit ; nous songeâmes au pauvre Scipio, qui nous regardait d’un œil stoïque, et ce fut son tour de manger. L’oncle but encore un bon coup, puis il alluma sa pipe, et se rapprochant de l’alcôve, il prit la main de madame Thérèse comme pour lui tâter le pouls, en disant :
« M’y voilà ! »
Elle ne disait rien et souriait. Alors il avança le fauteuil, écarta les rideaux, plaça la chandelle sur la table de nuit, et s’étant assis, il commença l’histoire de la bataille. Je l’écoutais le bras appuyé derrière lui sur le fauteuil. Lisbeth se tenait debout dans l’ombre de la salle.
« Les Républicains sont arrivés devant Kaiserslautern le 27 au soir, dit-il ; depuis trois jours les Prussiens y étaient ; ils avaient fortifié la position en plaçant des canons au haut des ravins qui montent sur le plateau. Le général Hoche les suivait depuis la ligne de l’Erbach ; il avait même voulu les entourer à Bisingen, et résolut aussitôt de les culbuter le lendemain. Les Prussiens étaient 40.000 hommes, et les Français 30.000.