« Figurez-vous qu’un jour, comme le chef de leur bataillon venait d’être tué, en essayant d’entraîner ses hommes, et qu’il fallait traverser un pont défendu par une batterie et deux régiments prussiens, et que tous les plus vieux Républicains, les plus terribles d’entre ces hommes courageux reculaient, figurez-vous que cette citoyenne Thérèse prit le drapeau, et qu’elle marcha toute seule sur le pont, en disant à son petit frère Jean de battre la charge devant elle comme devant une armée ; ce qui produisit un tel effet sur les Républicains, qu’ils s’élancèrent tous à sa suite, et s’emparèrent des canons ! Comprenez-vous ça, vous autres ? — C’est le commandant Ronsart qui m’a raconté la chose. »
Et comme nous regardions madame Thérèse, tout stupéfaits, moi surtout, les yeux tout grands ouverts, nous vîmes qu’elle devenait toute rouge.
« Ah ! fit l’oncle, on apprend tous les jours de nouvelles choses ; ça, c’est grand, ça c’est beau ! Oui… oui… quoique je sois partisan de la paix, ça m’a tout à fait touché…
— Mais, monsieur le docteur, répondit enfin madame Thérèse, comment pouvez-vous croire ?…
— Oh ! interrompit l’oncle en étendant la main, ce n’est pas ce commandant tout seul qui m’a dit cela ; deux autres capitaines blessés, qui se trouvaient là, en entendant dire que la citoyenne Thérèse vivait encore, se sont bien réjouis. Son histoire du drapeau est connue du dernier soldat. Voyons… oui ou non, est-ce qu’elle a fait ça ? » dit l’oncle en fronçant les sourcils et regardant madame Thérèse en face.
Alors elle, penchant la tête, se mit à pleurer en disant :
« Le chef de bataillon qui venait d’être tué était notre père… nous voulions mourir, le petit Jean et moi… nous étions désespérés. »
En songeant à cela, elle sanglotait. L’oncle, la regardant alors, devint très grave et dit :
« Madame Thérèse, écoutez, je suis fier d’avoir sauvé la vie d’une femme telle que vous. Que ce soit parce que votre père était mort, ou pour toute autre raison que vous ayez agi de la sorte, c’était toujours grand, noble et courageux ; c’était même extraordinaire, car des milliers d’autres femmes se seraient contentées de gémir ; elles seraient tombées là sans force, et l’on n’aurait pu leur faire de reproches. Mais vous êtes une femme courageuse, et longtemps après avoir rempli de grands devoirs, vous pleurez lorsque d’autres commencent à oublier ; vous n’êtes pas seulement la femme qui lève le drapeau d’entre les morts, vous êtes encore la femme qui pleure, et voilà pourquoi je vous estime. — Et je dis que le toit de cette maison, habitée autrefois par mon père et mon grand-père, est honoré de votre présence, oui, honoré ! »
Ainsi parla l’oncle, gravement, en appuyant sur les mots, et déposant sa pipe sur la table, parce qu’il était vraiment ému.