Il était bien tard lorsque je m’éveillai de mon profond sommeil ; j’avais dormi douze heures de suite comme une seconde, et la première chose que je vis, ce furent mes petites vitres rondes couvertes de ces fleurs d’argent, de ces toiles transparentes et de ces mille ornements de givre, tels que la main de nul ciseleur ne pourrait en dessiner. Ce n’est pourtant qu’une simple pensée de Dieu, qui nous rappelle le printemps au milieu de l’hiver ; mais c’est aussi le signe d’un grand froid, d’un froid sec et vif qui succède à la neige ; alors toutes les rivières sont prises et même les fontaines, les sentiers humides sont durcis et les petites flaques d’eau couvertes de cette glace blanche et friable qui craque sous les pieds comme des coquilles d’œufs.

En regardant cela, le nez à peine hors de ma couverture et le bonnet de coton tiré jusqu’au bas de la nuque, je revoyais tous les hivers passés et je me disais : « Fritzel, tu n’oseras jamais te lever, pas même pour aller déjeuner, non, tu n’oseras pas ! »

Cependant une bonne odeur de soupe à la crème montait de la cuisine et m’inspirait un terrible courage.

J’étais là dans mes réflexions depuis une demi-heure, et j’avais arrêté d’avance que je sauterais du lit, que je prendrais mes habits sous le bras, et que je courrais dans la cuisine m’habiller près de l’âtre, lorsque j’entendis l’oncle Jacob se lever dans la chambre à côté de la mienne, ce qui me fit juger que les grandes fatigues de la veille l’avaient rendu tout aussi dormeur que moi. Quelques instants après, je le vis entrer dans ma chambre, riant et grelottant, en culotte et manches de chemise.

« Allons, allons, Fritzel, s’écria-t-il, hop ! hop ! du courage… Tu ne sens donc pas l’odeur de la soupe ! »

Il agissait ainsi tous les hivers, quand il faisait bien froid, et s’amusait de me voir dans une grande incertitude.

« Si l’on pouvait m’apporter la soupe ici, lui dis-je, je la sentirais encore bien mieux.

— Oh ! le poltron, le poltron ! dit l’oncle, il aurait le cœur de manger au lit, voilà de la paresse ! »

Alors, pour me montrer le bon exemple, il versa l’eau froide de ma cruche dans la grande écuelle, et se lava la figure des deux mains devant moi, en disant :

« C’est ça qui fait du bien, Fritzel, c’est ça qui vous ragaillardit et vous ouvre les idées. Allons, lève-toi… Arrive ! »