« Je me sens déjà forte, disait-elle, je puis travailler, je puis raccommoder votre vieux linge ; vous devez en avoir, monsieur Jacob ?

— Oh ! sans doute, sans doute, répondit l’oncle en souriant ; Lisbeth n’a plus ses yeux de vingt ans, elle passe des heures à faire une reprise, vous me serez très utile, très utile. Mais nous n’en sommes pas encore là, le repos vous est encore nécessaire.

— Mais, dit-elle alors en me regardant avec douceur, si je ne puis encore travailler, vous me permettrez au moins de vous remplacer quelquefois auprès de Fritzel ; vous n’avez pas toujours le temps de lui donner vos bonnes leçons de français, et si vous voulez ?…

— Ah ! pour cela, c’est différent, s’écria l’oncle, oui, voilà ce qui s’appelle une idée excellente, à la bonne heure. Écoute, Fritzel, à l’avenir tu prendras les leçons de madame Thérèse ; tu tâcheras d’en profiter, car les bonnes occasions de s’instruire sont rares, bien rares. »

J’étais devenu tout rouge, en songeant que madame Thérèse avait beaucoup de temps de reste ; elle, devinant ma pensée, me dit d’un air bon :

« Ne crains rien, Fritzel, va, je te laisserai du temps pour courir. Nous lirons ensemble M. Buffon, une heure le matin seulement et une heure le soir. Rassure-toi, mon enfant, je ne t’ennuierai pas trop. »

Elle m’avait attiré doucement et m’embrassait, lorsque la porte s’ouvrit et que le mauser et Koffel entrèrent gravement en habit des dimanches ; ils venaient prendre le café avec nous. Il était facile de voir que l’oncle, en allant les inviter le matin, leur avait parlé du courage et de la grande renommée de madame Thérèse dans les armées de la République, car ils n’étaient plus du tout les mêmes. Le mauser ne conservait plus son bonnet de martre sur la tête, il ouvrait les yeux et regardait tout attentif, et Koffel avait mis une chemise blanche, dont le collet lui remontait jusque par-dessus les oreilles ; il se tenait tout droit, les mains dans les poches de sa veste, et sa femme avait dû lui mettre un bouton pour attacher la seconde bretelle de sa culotte, car, au lieu de pencher sur la hanche, elle était relevée également des deux côtés ; en outre, au lieu de ses savates percées de trous, il avait mis ses souliers des jours de fête. Enfin tous deux avaient la mine de graves personnages arrivant pour quelque conférence extraordinaire, et tous deux saluèrent en se courbant d’un air digne et dirent :

« Salut bien à la compagnie, salut !

— Bon, vous voilà, dit l’oncle, venez vous asseoir. »

Puis se tournant vers la cuisine, il s’écria :