— Quoi donc, madame Thérèse ?

— C’est de garder auprès de vous mon pauvre Scipio… de le garder en souvenir de moi… Qu’il soit le compagnon de Fritzel, comme il a été le mien, et qu’il n’ait pas à supporter les nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière. »

Comme elle disait cela, je crus sentir mon cœur se gonfler, et je frémis de bonheur et de tendresse jusqu’au fond des entrailles. J’étais accroupi sur ma petite chaise basse devant le fourneau ; je pris mon Scipio, je l’attirai, j’enfonçai mes deux grosses mains rouges dans son épaisse toison, un véritable déluge de larmes inonda mes joues ; il me semblait qu’on venait de me rendre tous les biens de la terre et du ciel que j’avais perdus.

L’oncle me regardait tout surpris ; il comprit sans doute ce que j’avais souffert en songeant qu’il fallait me séparer de Scipio, car, au lieu de faire des observations à madame Thérèse sur le sacrifice qu’elle s’imposait, il dit simplement :

« J’accepte, madame Thérèse, j’accepte pour Fritzel, afin qu’il se souvienne combien vous l’avez aimé ; qu’il se rappelle toujours que, dans le plus grand chagrin, vous lui avez laissé, comme marque de votre affection, un être bon, fidèle, non seulement votre propre compagnon, mais encore celui de Petit-Jean, votre frère ; qu’il ne l’oublie jamais et qu’il vous aime aussi. »

Puis s’adressant à moi :

« Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas madame Thérèse ? »

Alors je me levai, et, sans pouvoir dire un mot tant je sanglotais, j’allai me jeter dans les bras de cette excellente femme et je ne la quittai plus ; je me tenais près d’elle, le bras sur son épaule, regardant à nos pieds Scipio à travers de grosses larmes, et le touchant du bout des doigts avec un sentiment de joie inexprimable.

Il fallut du temps pour m’apaiser. Madame Thérèse, en m’embrassant, disait : « Cet enfant a bon cœur, il s’attache facilement, c’est bien ! » ce qui redoublait encore mes pleurs. Elle écartait mes cheveux de mon front et semblait attendrie.

Après le souper, Koffel, le mauser et le vieux Schmitt arrivèrent gravement, le bonnet sous le bras ; ils exprimèrent à madame Thérèse leur chagrin de la voir partir, et leur indignation contre ce gueux de Richter, auquel tout le monde attribuait la dénonciation, car seul il était capable d’un trait pareil.