On s’était assis autour du fourneau ; madame Thérèse semblait touchée de la douleur de ces braves gens, et malgré cela son caractère, ferme, décidé, ne l’abandonnait pas.

« Écoutez, mes amis, dit-elle, si le monde était semé de roses, et si l’on ne trouvait partout que des gens de cœur pour célébrer la justice et le bon droit, quel mérite aurait-on à soutenir ces principes ? Franchement, cela ne vaudrait pas la peine de vivre ! Nous avons de la chance d’arriver dans un temps où l’on fait de grandes choses, où l’on combat pour la liberté ; du moins on parlera de nous, et notre existence n’aura pas été inutile : toutes nos misères, toutes nos souffrances, tout notre sang répandu formeront un sublime spectacle pour les générations futures ; tous les gueux frémiront en pensant qu’ils auraient pu nous rencontrer et que nous les aurions balayés, et toutes les grandes âmes regretteront de n’avoir pu prendre part à nos travaux. Voilà le fond des choses. Ne me plaignez donc pas ; je suis fière et je suis heureuse de souffrir pour la France qui représente dans le monde la liberté, la justice et le droit. — Vous nous croyez peut-être battus ? C’est une erreur : nous avons reculé d’un pas hier, nous en ferons vingt en avant demain. Et si par malheur la France ne représente plus un jour cette grande cause que nous défendons, d’autres peuples prendront notre place et poursuivront notre ouvrage, car la justice et la liberté sont immortelles, et tous les despotes du monde ne parviendront jamais à les détruire. — Quant à moi, je pars pour Mayence et peut-être pour la Prusse, escortée par des soldats de Brunswick ; mais souvenez-vous de ce que je vous dis : les Républicains n’en sont encore qu’à leur première étape, et je suis sûre qu’avant la fin de l’année prochaine ils viendront me délivrer. »

Ainsi parlait cette femme fière, qui souriait, et dont les yeux étincelaient. On voyait bien que les misères n’étaient rien pour elle, et chacun pensait : « Si ce sont là les femmes républicaines, qu’est-ce que les hommes doivent donc être ?… »

Koffel pâlissait de plaisir en l’écoutant parler ; le mauser clignait de l’œil à l’oncle et lui disait tout bas :

« Tout ça, je le sais depuis longtemps, c’est écrit dans mon livre ; il faut que ces choses arrivent… c’est écrit ! »

Le vieux Schmitt, ayant demandé la permission d’allumer sa pipe, lançait de grosses bouffées coup sur coup, et murmurait entre ses dents :

« Quel malheur que je n’aie pas vingt ans ! j’irais m’engager chez ces gens-là ! Voilà ce qu’il me fallait… Qu’est-ce qui m’empêcherait de devenir général comme le premier venu ? Quel malheur ! »

Enfin, sur le coup de neuf heures, l’oncle dit :

« Il se fait tard… il faudra partir avant le jour… Je crois que nous ferions bien d’aller prendre un peu de repos. »

Et tout le monde se leva dans une sorte d’attendrissement ; on s’embrassa les uns les autres comme de vieilles connaissances, en se promettant de ne jamais s’oublier. Koffel et Schmitt sortirent les premiers, le mauser et l’oncle s’entretinrent un instant tout bas sur le seuil de la maison. Il faisait un clair de lune superbe, tout était blanc sur la terre ; le ciel, d’un bleu sombre, fourmillait d’étoiles. Madame Thérèse, Scipio et moi nous sortîmes contempler ce magnifique spectacle, qui montre bien la petitesse et la vanité des choses humaines quand on y pense, et qui confond l’esprit par sa grandeur sans bornes.