Puis le mauser s’éloigna, serrant de nouveau la main de l’oncle ; on le voyait comme en plein jour marcher dans la rue déserte. Enfin il disparut au coin de la ruelle des Orties, et, le froid étant très vif, nous rentrâmes tous en nous souhaitant le bonsoir.
L’oncle, sur le seuil de ma chambre, m’embrassa et me dit d’une voix étrange, en me serrant sur son cœur :
« Fritzel… travaille… travaille… et conduis-toi bien, cher enfant ! »
Il entra chez lui tout ému.
Moi, je ne pensais qu’au bonheur de garder Scipio. Une fois dans ma chambre, je le fis coucher à mes pieds, entre le chaud duvet et le bois de lit ; il se tenait là tranquille, la tête entre les pattes ; je sentais ses flancs se dilater doucement à chaque respiration, et je n’aurais pas changé mon sort contre celui de l’empereur d’Allemagne.
Jusque passé dix heures, il me fut impossible de dormir, en songeant à ma félicité. L’oncle allait et venait chez lui ; je l’entendis ouvrir son secrétaire, puis faire du feu dans le poêle de sa chambre pour la première fois de l’hiver ; je pensai qu’il avait l’idée de veiller, et je finis par m’endormir profondément.
CHAPITRE XVI
Neuf heures sonnaient à l’église, lorsque je fus éveillé par un cliquetis de ferraille devant notre maison ; des chevaux piétinaient sur la terre durcie, on entendait des gens parler à notre porte.
L’idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre madame Thérèse, et je souhaitai de tout mon cœur que l’oncle Jacob n’eût pas aussi longtemps dormi que moi. Deux minutes après, je descendais l’escalier, et je découvrais au bout de l’allée cinq ou six hussards enveloppés dans leur dolman, la grande sabretache pendant jusqu’au-dessous de l’étrier, et le sabre au poing. L’officier, un petit blond très maigre, les joues creuses, les pommettes plaquées de rose et les grosses moustaches d’un roux fauve, se tenait en travers de l’allée sur un grand cheval noir, et Lisbeth, le balai à la main, répondait à ses questions d’un air effrayé.
Plus loin, s’étendait un cercle de gens, la bouche béante, se penchant l’un sur l’autre pour entendre. Au premier rang, je remarquai le mauser, les mains dans les poches, et M. Richter qui souriait, les yeux plissés et les dents découvertes, comme un vieux renard en jubilation. Il était venu sans doute pour jouir de la confusion de l’oncle.