Cette époque de ma vie, quand j’y pense, me produit l’effet d’une fête ; chaque jour nous apprenions quelque chose de nouveau : après l’occupation de Wissembourg, la levée du siège de Landau, puis la prise de Lauterbourg, puis celle de Kaiserslautern, puis l’occupation de Spire, où les Français recueillirent un grand butin, que Hoche fit transporter à Landau, pour indemniser les habitants de leurs pertes.
Autant les gens du village avaient crié contre nous, autant alors ils nous tenaient en vénération. Il était même question de mettre Koffel du conseil municipal et de nommer le mauser bourgmestre ; on ne savait pas pourquoi, car personne jusqu’alors n’avait eu cette idée ; mais le bruit commençait à se répandre que nous allions redevenir Français, que nous avions été Français quinze cents ans auparavant, et que c’était une abomination de nous avoir tenus si longtemps en esclavage.
Richter avait pris la fuite, sachant bien ce qui l’attendait, et Joseph Spick ne sortait plus de sa baraque.
Chaque jour, les gens de la grande rue regardaient sur la côte pour voir arriver les véritables défenseurs de la patrie ; malheureusement la plupart suivaient la route de Wissembourg à Mayence, laissant Anstatt sur leur gauche, dans la montagne ; on ne voyait passer que des traînards, qui coupaient au court par la traverse du Bourgerwald. Cela nous désolait, et nous finissions par croire que notre bataillon n’arriverait jamais, lorsqu’une après-midi le mauser entra tout essoufflé en criant :
« Les voilà… ce sont eux ! »
Il revenait des champs, la pioche sur l’épaule, et de loin il avait vu sur la route une foule de soldats. Tout le village savait déjà la nouvelle, tout le monde sortait. Moi, ne me possédant plus d’enthousiasme, je courus à la rencontre de notre bataillon, avec Hans Aden et Frantz Sépel, que je rencontrai sur la route. Il faisait du soleil, la neige fondait, les flaques de boue éclataient autour de nous comme des obus à chaque pas ; mais nous n’y prenions pas garde, et durant une demi-heure nous ne cessâmes point de galoper. La moitié du village, hommes, femmes, enfants, nous suivaient en criant : « Ils arrivent… ils arrivent ! » Les idées des gens changent d’une façon singulière, tout le monde était alors ami de la République.
Une fois sur la montée de Birkenwald, Hans Aden, Frantz Sépel et moi nous vîmes enfin notre bataillon qui s’approchait à mi-côte, le sac au dos, le fusil sur l’épaule, les officiers derrière les compagnies. Plus loin, sur le grand pont, défilaient les voitures. Tout cela s’avançait en sifflant, en causant, comme les soldats en route ; l’un s’arrêtait pour allumer sa pipe, l’autre donnait un coup d’épaule pour relever son sac ; on entendait des voix glapissantes, des éclats de rire, car les Français sont ainsi, quand ils marchent en troupe, il leur faut toujours des histoires et de joyeux propos pour entretenir leur bonne humeur.
Moi, dans cette foule je ne cherchais des yeux que l’oncle Jacob et madame Thérèse ; il me fallut quelque temps pour les découvrir à la queue du bataillon. Enfin je vis l’oncle, il était derrière, à cheval sur Rappel. J’eus d’abord de la peine à le reconnaître, car il avait un grand chapeau républicain, un habit à revers rouges et un grand sabre à fourreau de fer ; cela le changeait d’une façon incroyable, il paraissait beaucoup plus grand ; mais je le reconnus tout de même, ainsi que madame Thérèse sur sa charrette couverte de toile, avec son même chapeau et sa même cravate ; elle avait les joues roses et les yeux brillants ; l’oncle chevauchait près d’elle, ils causaient ensemble.
Je reconnus aussi le petit Jean, que je n’avais vu qu’une fois ; il marchait, un large baudrier orné de baguettes en travers de la poitrine, les bras couverts de galons, et son sabre ballottant derrière les jambes. Et le commandant, et le sergent Laflèche, et le capitaine que j’avais conduit dans notre grenier, et tous les soldats, oui, presque tous je les reconnaissais, il me semblait être dans une grande famille ; et le drapeau couvert de toile cirée me faisait aussi plaisir à voir.
Je courais à travers tout le monde, Hans Aden et Frantz Sépel avaient déjà trouvé des camarades, moi je marchais toujours, j’étais à trente pas de la charrette et j’allais appeler : « Oncle ! oncle ! » quand madame Thérèse, se penchant par hasard, s’écria d’une voix joyeuse :