— Oui, commandant.

— A la bonne heure ! »

C’est ainsi que nous arrivâmes aux premières maisons du village. Alors on s’arrêta quelques instants pour se mettre en ordre, petit Jean accrocha son tambour sur sa cuisse, et le commandant ayant crié : « En avant, marche ! » les tambours retentirent.

Nous descendîmes la grand’rue, marchant tous au pas et nous réjouissant d’une entrée si magnifique. Tous les vieux et les vieilles qui n’avaient pu sortir étaient aux fenêtres et se montraient l’oncle Jacob, qui s’avançait d’un air digne derrière le commandant entre ses deux aides. Je remarquai surtout le père Schmitt, debout à la porte de sa baraque ; il redressait sa haute taille voûtée et nous regardait défiler avec un éclair dans l’œil.

Sur la place de la fontaine le commandant cria : « Halte ! » On mit les fusils en faisceaux, et tout le monde se dispersa, les uns à droite, les autres à gauche ; chaque bourgeois voulait avoir un soldat, tous voulaient se réjouir du triomphe de la République une et indivisible ; mais ces Français, avec leurs mines joyeuses, suivaient de préférence les jolies filles. Le commandant vint avec nous. La vieille Lisbeth était déjà sur la porte, ses longues mains levées au ciel, et criait :

« Ah ! madame Thérèse… ah ! monsieur le docteur !… »

Ce furent de nouveaux cris de joie, de nouvelles embrassades. Puis nous entrâmes, et le festin de jambon, d’andouilles et de grillades arrosées de vin blanc et de vieux bourgogne commença : Koffel, le mauser, le commandant, l’oncle, madame Thérèse, petit Jean et moi, je vous laisse à penser quelle table, quel appétit, quelle satisfaction !

Tout ce jour-là, le 1er bataillon resta chez nous ; puis il lui fallut poursuivre sa route, car ses quartiers d’hiver étaient à Hacmatt, à deux petites lieues d’Anstatt. L’oncle resta au village, il déposa son grand sabre et son grand chapeau ; mais depuis ce moment jusqu’au printemps, il ne se passa pas de jour qu’il ne fût en route pour Hacmatt : il ne pensait plus qu’à Hacmatt.

De temps en temps madame Thérèse venait aussi nous voir avec petit Jean ; nous riions, nous étions heureux, nous nous aimions !

Que vous dirai-je encore ? Au printemps, quand commence à chanter l’alouette, un jour on apprit que le 1er bataillon allait partir pour la Vendée. Alors l’oncle, tout pâle, courut à l’écurie et monta sur son Rappel ; il partit ventre à terre, la tête nue, ayant oublié de mettre son bonnet.