Le général ne dit rien. Il leva son tricorne et poursuivit sa route.

Alors arriva la seconde brigade : des chasseurs tyroliens en tête, avec leurs habits verts, leurs chapeaux noirs à bord retroussés, et leurs petites carabines d’Insprück à balles forcées ; puis d’autre infanterie en habit blanc et culotte bleu de ciel, les grandes guêtres remontant jusqu’au genou ; puis de la grosse cavalerie, des hommes de six pieds enfermés dans leurs cuirasses, et dont on ne voyait que le menton et les longues moustaches rousses sous la visière du casque ; puis enfin les grandes voitures de l’ambulance, couvertes de toiles grises, tendues sur des cerceaux, et derrière, les éclopés, les traînards et les poltrons.

Les chirurgiens de l’armée firent le tour de la place. Ils relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures, et l’un de leurs chefs, un petit vieillard à perruque blanche, dit au bourgmestre en montrant le reste :

« Vous ferez enterrer tout cela le plus tôt possible.

— Pour vous rendre mes devoirs », répondit le bourgmestre gravement.

Enfin les dernières voitures partirent ; il était environ six heures du soir. La nuit était venue. L’oncle Jacob se tenait sur le seuil de la maison avec moi. Devant nous, à cinquante pas, contre la fontaine, tous les morts, rangés sur les marches, la face en l’air et les yeux écarquillés, étaient blancs comme de la cire, ayant perdu tout leur sang. Les femmes et les enfants du village se promenaient autour.

Et comme le fossoyeur Jeffer avec ses deux garçons, Karl et Ludwig, arrivaient la pioche sur l’épaule, le bourgmestre leur dit :

« Vous prendrez douze hommes avec vous, et vous ferez une grande fosse dans la prairie du Wolfthal pour tout ce monde-là ; vous m’entendez ? Et tous ceux qui ont des charrettes et des tombereaux devront les prêter avec leur attelage, car c’est un service public. »

Jeffer inclina la tête et se rendit tout de suite à la prairie du Wolfthal, avec ses deux garçons et les hommes qu’il avait choisis.

« Il faut pourtant bien que nous retrouvions Lisbeth », me dit alors l’oncle.