« Donne-lui de tes légumes, et vous serez bientôt bons amis », dit l’oncle.
Il lui fit signe d’approcher ; le chien vint s’asseoir près de sa chaise, et parut bien content des petites tapes que l’oncle lui donnait sur la tête. Il lapa le fond de mon assiette, puis se remit à me regarder d’un air grave.
Vers la fin du souper, j’allais me lever, quand des paroles confuses s’entendirent dans l’alcôve. L’oncle prêtait l’oreille ; la femme parlait extrêmement vite et bas. Ces paroles confuses, mystérieuses, au milieu du silence, m’émurent plus que tout le reste ; je me sentis pâlir. L’oncle, le front penché, me regardait, mais sa pensée était ailleurs : il écoutait. Le chien venait aussi de se retourner.
Dans la foule des paroles que disait cette femme, quelques-unes étaient plus fortes.
« Mon père… Jean… tués… tous… tous… la patrie !… »
En regardant l’oncle, je voyais qu’il avait les yeux troubles et que ses joues tremblaient. Il prit la lampe sur la table et s’approcha du lit. Lisbeth entrait pour desservir ; il se retourna et lui dit :
« Voici que la fièvre commence. »
Puis il écarta les rideaux ; Lisbeth le suivit. Moi je ne bougeais pas de ma chaise ; je n’avais plus faim. La femme se tut un instant. Je voyais l’ombre de l’oncle et celle de Lisbeth sur les rideaux ; l’oncle tenait le bras de la femme. Le chien était avec eux dans l’alcôve. Moi, seul dans la salle noire, j’avais peur. La femme se mit à parler plus haut ; alors il me sembla que la salle devenait plus noire, et je me rapprochai de la lumière. Mais au même instant, quelque chose parut se débattre ; Lisbeth, qui tenait la lampe, recula, et la femme toute pâle, les yeux ouverts, se dressa en criant :
« Jean… Jean… défends-toi… j’arrive ! »
Puis elle ouvrit la bouche, jeta un grand cri : « Vive la République !… » et retomba.