« C’est un Croate. Voyons, Furst, il faudrait le tirer un peu sur le devant. »
Mais Furst ne bougeait pas, ni le bourgmestre.
L’oncle alors tira l’homme par une jambe et le fit glisser en pleine lumière ; il avait la tête couleur de brique, les yeux enfoncés, le nez mince, les lèvres serrées, une touffe roussâtre au menton.
L’oncle ouvrit la boucle du manteau, en rejetant les plis sur les bûches, et nous vîmes que le Croate tenait son sabre à longue lame bleue recourbée. Au côté gauche de sa veste, une large plaque noire indiquait qu’il avait saigné là. L’oncle défit les boutons et dit :
« Il est mort d’un coup de baïonnette, sans doute pendant la dernière rencontre. Il se sera retiré de la bagarre. Ce qui m’étonne, père Réebock, c’est qu’il n’ait pas frappé à votre porte et qu’il soit venu mourir si loin.
— Nous étions tous cachés dans la cave, dit le vieux ; la porte de la chambre était fermée. Nous avons entendu courir dans l’allée, mais il y avait tant de bruit dehors ! Je crois plutôt que ce pauvre homme aura voulu se sauver à travers la maison ; malheureusement il n’y avait pas de porte derrière. Un Républicain l’aura suivi comme une bête sauvage, jusqu’au fond de la grange. Nous n’avons pas vu de sang dans l’allée. C’est ici, dans l’ombre, qu’ils auront livré bataille ; et l’autre, après lui avoir donné ce mauvais coup, sera ressorti tranquillement. Voilà ce que je pense. Sans cela nous aurions trouvé du sang quelque part ; mais personne n’a rien vu, ni dans l’étable, ni dans l’écurie. Ce n’est que ce matin, quand nous avons eu besoin de gros bois pour le fourneau, que Sépel, en entrant au bûcher, a découvert le malheureux. »
En écoutant ces explications, chacun se représentait le Républicain, avec sa grande tignasse en boudin et son grand chapeau à cornes, poursuivant le Croate dans l’obscurité et cela faisait frémir.
« Oui, dit l’oncle en se redressant et regardant le bourgmestre d’un air triste, c’est ainsi que doivent s’être passées les choses. »
Tout le monde devenait rêveur ; le silence, auprès de ce mort, vous donnait froid.
« Enfin voilà le décès constaté, fit l’oncle au bout d’un instant, nous pouvons partir. »