« Voilà pourquoi j’arrive ! dit le mauser ; je n’ai pas besoin de nouvelles, moi ; quand je veux savoir ce qui se passe dans le monde, j’ouvre et je regarde. »

Alors il sourit, et ses longues dents jaunes apparurent sous les quatre poils de ses moustaches, effilées comme des aiguilles.

L’oncle ne disait rien ; il approcha la table du fourneau et s’assit dans son coin.

« Oui, reprit le mauser, tout est là-dedans ; mais il faut comprendre… il faut comprendre, fit-il en se touchant la tête d’un air rêveur. Les lettres ne sont rien ; c’est l’esprit… l’esprit qu’il faut comprendre. »

Puis il s’assit dans le fauteuil et prit le livre sur ses cuisses maigres avec une sorte de vénération ; il l’ouvrit, et, comme l’oncle le regardait :

« Monsieur le docteur, dit-il, je vous ai parlé cent fois du livre de ma tante Rœsel, de Héming ; eh bien, aujourd’hui je vous l’apporte pour vous montrer le passé, le présent, et l’avenir. Vous allez voir, vous allez voir ! Tout ce qui est arrivé depuis quatre ans était écrit d’avance ; je le comprenais bien, seulement je ne voulais pas le dire, à cause de ce Richter, qui se serait moqué de moi, car il ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Et l’avenir est aussi là-dedans ; mais je ne l’expliquerai qu’à vous, monsieur le docteur, qui êtes un homme sensé, raisonnable et clairvoyant. Voilà pourquoi j’arrive.

— Écoutez, mauser, dit l’oncle, je sais bien que tout est mystère dans ce bas monde, et je ne suis pas assez vaniteux pour refuser de croire aux prédictions et aux miracles rapportés par des auteurs graves, tels que Moïse, Hérodote, Thucydide, Tite-Live et beaucoup d’autres. Malgré cela je respecte trop la volonté du Seigneur pour vouloir pénétrer les secrets réservés par sa sagesse infinie ; j’aime mieux voir dans votre livre l’accomplissement des choses déjà passées que l’avenir. D’abord ce sera beaucoup plus clair.

— C’est bon, c’est bon, vous saurez tout », répondit le taupier, satisfait de l’air grave de l’oncle.

Il poussa son fauteuil vers la table, posa le livre au bord ; puis, se mettant à fouiller dans sa poche, il en tira de vieilles bésicles en cuivre et les enfourcha sur son nez, ce qui lui donnait une figure vraiment bizarre.

On peut s’imaginer mon attention : je m’étais aussi rapproché de la table, les coudes au bord, le menton dans les mains, et je regardais, retenant mon haleine, les yeux écarquillés jusqu’aux tempes.