Toujours cette scène sera présente à mon esprit ; le silence profond de la chambre, le tic-tac de l’horloge, le bruissement du feu, la chandelle comme une étoile au milieu de nous ; en face de moi, l’oncle dans son coin grisâtre, Scipio à mes pieds, puis le mauser, courbé sur le livre des prédictions, et derrière lui les petites vitres noires, où descendait la neige dans les ténèbres ; je revois tout cela, et même il me semble entendre encore la voix de ce pauvre vieux taupier, et celle de ce bon oncle Jacob, descendus tous deux depuis si longtemps dans la tombe.
C’était une scène étrange.
« Comment, mauser ! dit l’oncle, vous avez besoin de lunettes à votre âge ? moi qui vous croyais une vue excellente ?
— Je n’en ai pas besoin pour lire des choses ordinaires, ni pour regarder dehors, répondit le taupier ; j’ai de bons yeux, et d’ici jusque sur la côte de l’Altenberg, au printemps, je vois un nid de chenilles sur les arbres ; mais vous saurez que ces lunettes sont celles de ma tante Rœsel, de Héming, et qu’il faut les avoir pour comprendre ce livre. Quelquefois ça me trouble, mais je lis au-dessus ou au-dessous ; le principal est que je les aie sur le nez.
— Ah ! c’est différent, bien différent », dit l’oncle d’un ton sérieux ; car il avait trop bon cœur pour laisser voir au taupier que cela l’étonnait.
Aussitôt le mauser se mit à lire :
« Anno 1793. — L’herbe est séchée et la fleur est tombée, parce que le vent a soufflé dessus ! » Cela signifie que nous sommes en hiver : l’herbe est séchée, parce que le vent a soufflé dessus !
L’oncle inclina la tête, et le taupier poursuivit :
« Les îles ont vu et ont été saisies de crainte ; les bouts de la terre ont été effrayés ; ils se sont approchés et sont venus. » Ça, monsieur le docteur, c’est pour faire entendre que l’Angleterre, et même les îles qui sont plus loin dans la mer, ont été effrayées à cause des Républicains. « Ils se sont approchés et sont venus ! » Tout le monde sait que les Anglais ont débarqué en Belgique pour faire la guerre aux Français. Mais écoutez bien le reste : « En ce temps-là, les conducteurs des peuples seront comme le feu d’un foyer parmi du bois, et comme un flambeau parmi des gerbes ; ils dévoreront à droite et à gauche tous les pays. »
Le mauser alors leva le doigt d’un air grave et dit :