En apercevant la nouvelle venue, qui paraissait ne pas oser entrer, Diégo ne put maîtriser un geste d'étonnement. Pinard se mit à rire.
—Tu la trouves changée, n'est pas? dit-il en frappant sur l'épaule de son compagnon.
—Méconnaissable! répondit l'Italien en considérant attentivement la jeune fille qui demeurait immobile, encadrée par le chambranle de chêne comme une gravure ancienne.
—Elle est encore assez gentille, pourtant, continua le sans-culotte.
Diégo garda le silence. La jeune fille n'avait pas changé de position. Elle portait un costume complet de paysanne de la basse Bretagne; mais ce costume, qui jadis avait dû briller d'élégance et de coquetterie, était prêt à tomber en lambeaux. Ses pieds nus étaient marbrés par le froid. Sa coiffe déchirée retombait sur ses épaules. Et cependant, comme l'avait fait observer Pinard, cette jeune fille était belle encore sous cette livrée ignoble de la plus profonde misère. Ses longs cheveux blonds descendaient en flottant, et l'enveloppaient de leurs tresses soyeuses. Ses joues amaigries et pâles faisaient ressortir l'éclat de ses yeux noirs; mais ces yeux, largement ouverts, semblaient manquer de regard. Ils étaient d'une fixité étrange.
De temps en temps sa bouche mignonne se contractait, et elle paraissait murmurer quelques mots à voix basse. Ses mains sèches et rougies se rapprochaient alors comme celles des enfants à qui on apprend le saint langage de la prière. La physionomie s'illuminait d'une lueur subite, puis l'expression changeait tout à coup. De grosses gouttes de sueur perlaient à la racine des cheveux, ses doigts se crispaient, son visage indiquait l'épouvante, ses yeux s'ouvraient plus grands encore, et un cri s'étouffait dans sa gorge.
Elle tremblait de tous ses membres et paraissait étouffer. Enfin des larmes abondantes tombaient de ses paupières et le calme renaissait. Puis aux pleurs succédait le rire; mais ce rire effrayant dont on a tant parlé, ce rire nerveux et strident qui indique la souffrance et fait mal à ceux qui l'entendent. Pinard fit un geste brusque en se tournant vers la jeune fille. Celle-ci tressaillit, et, baissant la tête par un mouvement semblable à celui d'un enfant qui a peur d'être maltraité, elle s'avança craintivement, obéissant au sans-culotte comme un esclave eût obéi à un maître cruel et redouté.
Pinard, sans prononcer un mot, leva le bras, et désigna du doigt les bouteilles vides qui encombraient la table; tirant ensuite de la poche de côté de sa carmagnole une clef d'une dimension peu commune, il la tendit à la jeune fille, en fixant sur elle son œil fauve d'où se dégageait une sorte de fluide magnétique pareil à celui du serpent fascinateur. La pauvre enfant fit encore un pas en avant, et, toujours craintive et frémissante, elle prit la clef qui lui était offerte.
Diégo, stupéfait, regardait sans comprendre la scène muette qui se passait sous ses yeux, cherchant en vain à en deviner le sens, lorsque, sur un geste de son compagnon, plus impérieux encore que le premier, la malheureuse insensée tourna sur elle-même par un mouvement raide et machinal, et s'éloigna vivement, traversant la pièce dans toute sa largeur.
—Que diable signifie cette comédie? demanda Diégo en se retournant vers l'âme damnée du proconsul.