—Alors puisque tu sais ce que je vaux et que je ne suis pas homme à reculer, ne nous fâchons pas.
—Si nous nous fâchons, ce sera ta faute. Pourquoi viens-tu me parler de cette petite bonne à guillotiner?
—Parce qu'elle est encore si jolie que cela m'ennuie de la voir martyriser.
—Bah! tu t'occupes de sa santé! s'écria Pinard dont la physionomie prit subitement une expression de haine et de sauvagerie épouvantable. Tu ne penses donc pas à ceux qui la cherchent? Moi, entends-tu, je ne vois en elle que la fiancée de Jahoua, l'amie de Marcof, celle que Keinec adore, et je la fais souffrir pour me venger. Si je faiblissais, je regarderais mes mains mutilées et je n'aurais plus de pitié.... Non, il faut qu'elle me paye les tortures que j'ai supportées!... J'en ai fait mon esclave, mon chien! A force de la battre, je lui ai appris à m'obéir malgré sa folie! Que m'importe qu'elle soit belle ou laide, pourvu qu'elle sente la douleur et qu'elle crie sous la corde qui meurtrit ses épaules! Chacun de ses gémissements me fait du bien au cœur. En gardant Yvonne près de moi, c'est ma vengeance sur laquelle je veille, et si aujourd'hui je pense à en finir, c'est que parfois j'ai peur qu'elle ne m'échappe.
Diégo ne répondit pas, mais il se détourna avec un geste de dégoût. Le misérable avait commis bien des crimes, et cependant il se voyait si largement distancé par la farouche férocité du sans-culotte qu'il se demandait si c'était bien une créature humaine qu'il avait en face de lui. Une sorte de compassion luttait dans son esprit avec son désir ardent de voler la fortune de mademoiselle de Château-Giron. Il se leva et parcourut la chambre à grands pas, tandis que Pinard jetait un regard de chat-tigre sur le corps inanimé et ensanglanté de la pauvre Yvonne toujours évanouie. Le sang se coagulant sous la chevelure avait fini par arrêter l'hémorrhagie et ne coulait plus que lentement.
Enfin l'Italien revint à sa place; son visage avait changé d'expression. Il prit la bouteille, remplit son verre, le vida vivement et le reposa ensuite sur la table. Son parti était arrêté.
—Fais ce que tu voudras de la jeune fille, dit-il brusquement, je te l'abandonne, l'argent vaut mieux.
—Allons donc! te voilà raisonnable! répondit Pinard.
—Ne parlons plus d'elle et pensons à la grande affaire.
—C'est juste.