—C'est bien! je me tais! mais....
Et Keinec détourna ses regards sans achever la phrase commencée, grosse de promesses terribles que le jeune homme comptait mettre à exécution. Brutus l'observait du coin de l'œil.
—Tout ça, murmura le sans-culotte, c'est du gibier de guillotine, j'en réponds; on verra tout à l'heure, et on saura ce qu'il en revient de vouloir étrangler un soldat de la compagnie Marat.
Brutus allait probablement communiquer ses observations à ses voisins, lorsque des cris joyeux retentirent sur la place. La première tête venait de rouler. C'était celle du Vendéen. Le peuple applaudit. Puis ce fut le tour de l'artisan et les bravos retentirent tout aussi nombreux.
Les deux autres victimes qui restaient encore dans la seconde charrette étaient, ainsi que l'avait dit l'ami de Marcof, une femme et un vieillard. Le vieillard pouvait avoir soixante-dix ans. Ses cheveux blancs flottaient en désordre autour de sa tête vénérable. Il semblait calme et résigné. La femme, jeune encore et fort jolie, était vêtue d'un peignoir de mousseline blanche, seul vêtement qu'on lui eût laissé, malgré la rigueur de la saison. Elle paraissait en proie à une terreur folle. Ses yeux égarés, ses traits bouleversés, les contractions nerveuses de sa bouche indiquaient que la malheureuse sentait sa raison vaciller à l'approche du moment fatal. Quand elle monta sur l'échafaud, le vieillard la soutint. Elle devait mourir la première. La pauvre femme se débattait et poussait des cris affreux. Les aides du bourreau s'approchèrent d'elle pour l'attacher. Alors son peignoir se déchira, et la malheureuse demeura presque entièrement nue, exposée aux regards de la populace. De tous côtés ce furent des exclamations, des rires cyniques, des paroles obscènes, des quolibets grossiers. Les misérables ne respectaient pas même la mort.
—Est-elle belle, cette aristocrate de malheur! s'écria Brutus dont les yeux étincelaient.
—En v'là des épaules de satin! répondit un autre.
—Eh hop! son affaire est faite! dit un troisième en voyant tomber la tête de la belle jeune femme.
Boishardy ne put retenir un mouvement de dégoût. Il détourna la tête pour ne pas assister aux exécutions suivantes. Les charrettes se vidèrent rapidement, et les derniers bravos de la foule s'éteignirent avec la voix de la dernière victime. Quatorze innocents venaient de périr.
—La farce est jouée quant au rasoir! s'écria Brutus. Maintenant en avant la baignoire nationale et les déportations verticales!