—Compte sur moi, Marcof! Ou je mourrai sous tes yeux ou nous aurons Carfor!

—Nous réussirons et tu ne mourras pas, car Dieu est juste, et c'est lui qui nous envoie ce misérable. Ils sont vingt qui l'accompagnent, dis-tu? ce serait folie que de vouloir lutter et livrer un combat en règle. Ce qu'il nous faut seulement, c'est Carfor; peu nous importent les autres! Donc il s'agit de pratiquer une trouée jusqu'à lui et de l'enlever de vive force. Une fois ce brigand entre nos mains, nous passerons sur ceux qui voudraient nous arrêter ou le défendre, et nous fuirons au plus vite. Convenons seulement que celui de nous deux qui atteindra le premier Carfor l'emportera, et que l'autre protégera sa sortie. C'est dit, n'est-ce pas?

—Oui.

—Alors séparons-nous et ne te laisse pas entraîner par l'ardeur de la lutte; ne frappe que ce qu'il faudra frapper.

Keinec fit un signe affirmatif, et s'apprêtait à pénétrer dans la cour, lorsque Marcof le retint encore par la main.

—Suis les bosquets à ta gauche, dit le marin, et s'il y a deux sentinelles, égorge le sans-culotte qui se trouvera le plus éloigné de la maison; je réponds de l'autre. Seulement ne t'élance qu'au moment où tu m'entendras siffler doucement: ce sera le signal qui t'apprendra que je suis prêt, et il est essentiel que nous agissions ensemble! Maintenant rappelle-toi les ruses des Indiens d'Amérique, avec lesquels nous avons combattu; profite des moindres accidents, de l'épaisseur du brouillard, et ne frappe qu'à coup sûr, car de ce premier coup dépend peut-être notre sort et celui de ceux que nous voulons sauver. Donne-moi la main, et songe à Yvonne!

Les deux hommes s'étreignirent les mains en silence, et se quittèrent pour pénétrer dans la cour. Keinec appuya sur la gauche et Marcof gagna le côté droit, puis les ténèbres les séparèrent.

Ainsi que l'avait supposé Marcof, Pinard avait laissé au dehors deux de ses compagnons avec ordre de veiller attentivement, dans la crainte que ceux qu'il voulait surprendre ne lui échappassent par un moyen qu'il ignorait. L'un des sans-culottes se promenait devant la porte du cabaret et sa silhouette se détachait nettement sur l'intérieur de la maison éclairé par les torches des soldats de la compagnie Marat. L'autre, placé à la hauteur des premiers bosquets, disparaissait au milieu de l'obscurité profonde.

Ces précautions prises, Pinard avait pénétré dans la maison à la tête du reste de ses hommes. Toujours persuadé que Marcof, Boishardy et Keinec n'avaient pas agi seuls, il s'attendait à trouver une résistance sérieuse, aussi n'avançait-il qu'avec une prudence calculée. Laissant la moitié de son monde au pied de l'escalier dans la pièce où se trouvait le comptoir, il fit allumer des torches et des flambeaux qui étaient symétriquement rangés sur une planche voisine, puis il tourna le bouton de la porte donnant dans la salle commune, celle-là même où gisaient dans leur sang Brutus et ses collègues. Aucun être vivant ne se présenta aux yeux étonnés du sans-culotte. Fouillant scrupuleusement la vaste chambre, il s'assura qu'aucune autre issue que celle par laquelle il venait de pénétrer n'avait pu protéger la fuite des royalistes. Repoussant du pied les cadavres qui gênaient leur marche, Pinard et ses subordonnés examinèrent les fenêtres; toutes étaient fermées en dedans. Le sans-culotte vomit une suite d'énergiques jurons.

—Les gueux nous auront sentis! s'écria-t-il. Ils se sont sauvés comme des lâches!